Ce qui n’a pas été

Publié: 18 avril, 2010 dans Bonheur, Juste du bonheur, Questions existentielles, Réflexions
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J’aime beaucoup sortir au petit matin pour ma marche matinale.

J’assiste au lever du soleil, au réveil de la vie qui se met progressivement en branle, aux bruits familiers qui apparaissent les uns après les autres.

Le weekend, j’aime étirer un peu plus le moment en allant marcher le long du canal de Chambly. J’aime entendre le bruit des chutes au loin. C’est à la fois bruyant et silencieux. C’est le silence de l’homme surtout qui marque sa présence. Un peu plus loin, je passe devant un cimetière, bordé de champs et d’une forêt, plus loin. Ce matin, une corneille m’appelait de son cri rauque.

Perchée sur une pierre tombale au pied de laquelle avaient été déposée un bouquet de fleurs fraîches, elle me criait « viens par ici, viens par ici ». Je me suis d’abord arrêté, puis je me suis approché. Me voyant venir, la corneille s’est envolée jusqu’à une branche d’arbre, plus haut, continuant à crier, mais je n’écoutais plus ce qu’elle disait. Sur la pierre, on pouvait lire « Françoise 1915 – 2006 ». Pas mal, me suis-je dit. À l’université, plus de 90, c’est un A+, alors bravo Françoise. J’ai poursuivi mon exploration un peu plus loin et progressivement, j’ai été envahi d’une sorte de mélancolie. Sur une pierre, on pouvait lire Marcel, époux de Thérèse 1932-1965. C’est jeune pour mourir. Sur la même pierre, on lisait Claude 1949-1950 et Simone 1956-1965. Beaucoup de douleur pour Thérèse, ai-je pensé. Elle a perdu son mari et deux enfants en bas âge.

La plus grande douleur de la perte d’un être cher, me suis-je dit, c’est la perte de ce qui n’aura pas été. Partie à 9 ans, Simone n’aura été qu’une enfant. Elle n’aura pas connu l’amour, la vie de couple, elle n’aura pas fondé sa propre famille, sa vie aura été trop courte, ces futurs possibles se sont évaporés à sa mort. Un peu plus loin, je vois la pierre tombale d’une petite voisine, décédée à 5 ans en 1996. C’était l’amie de ma fille qui avait le même âge à l’époque. Ma fille est devenue une belle jeune femme de 18 ans maintenant. Probablement que ma voisine doit penser souvent à cet enfant qu’elle a perdu. Voyant ma fille passer devant chez elle, peut-être se dit-elle que la sienne, sa fille, aurait aussi été une belle grande fille, mais tout cela, ne demeurera qu’un rêve inachevé. Ce futur n’aura pas été.

J’ai repris ma marche alors que le soleil m’éclaboussait le visage et j’ai fermé les yeux quelques secondes, pour savourer l’instant. J’ai alors entendu une outarde passer en criant furieusement. J’ai ouvert les yeux. Elle volait toute seule. Son cri semblait empreint d’anxiété. Elle avait sans doute perdu sa bande et cherchait à la retrouver. Je le lui souhaite.

Et puis, j’ai repensé à ces futurs qui n’auront pas été et qui accompagnent nos vies. On les porte en soi, comme autant de bagages durant notre voyage terrestre, comme s’ils pouvaient être témoins de ce qui est, de ce qui se crée à chaque instant qui nous est donné. Et je me suis dit: « Est-ce que je réalise pleinement la chance qui m’est donné d’être ici, aujourd’hui ».

commentaires
  1. Eldiablo Minouchka dit :

    Ah! Le ici et maintenant est dure à cultiver, pour le réaliser, il faut penser à notre mortalité je pense… que nous aurons tous une fin et que ici et maintenant nous sommes bien en vie. Je ne crois pas que la joie et l’allégresse nous amène à cela curieusement… 🙂

  2. Jackss dit :

    Très intéressant à suivre ce texte, Pierre

    On croirait avoir fait la visite du cimetière avec toi. Tu partages de bien belles réflexions. J’ai visité en 1993 un cimetière canadien sur les plages de Normandie. J’avais pris beaucoup de temps à lire les inscriptions, imaginer ce qui s’était passé. Une français qui entretenait le cimetière était venu nous voir. Il a engagé la discussion pour nous dire qu’il avait assisté au Débarquement et entretenait gratuitement le cimetière depuis ce temps.

    J’ai aussi visité à quelques reprises la pierre tombale de ma soeur où on peut lire Nicole D 1946-1957. Et cette épitaphe: Elle n’a vécu que le temps d’une rose.

    J’ai connu plusieurs amis morts jeunes ou très jeunes. J’ai souvent pensé à ce qu’ils avaient été, comment ils avaient affronté leur mort. J’ai pensé aussi à ce qu’ils seraient devenues s’ils avait vécu.

    Mes pensées sont contradictoires. Il m’arrive même de penser que mourir jeune, c’est l’occasion de se sauver de biens des soucis, des souffrances. Je ne garde de Nicole que le souvenir de moments heureux, un visage frais et tellement beau.

    @Eldiablo Minouchka,
    j’ai bien aimé ce que tu as écrit:
    Le ici et maintenant est dure à cultiver, pour le réaliser, il faut penser à notre mortalité
    . Je crois que pour profiter à plein de sa vie, il faut avoir accepter sa mort.

  3. Nanoulaterre dit :

    Pierre,
    c’est un bien beau texte que j’ai lu ce matin et qui m’a profondément ému. Heureuse de constater en toi une personne d’une grande sensibilité et générosité.
    Alors, ce matin-là, un inconnu a pensé à Françoise, Simone, Émile, Jeannine et à la petite amie de sa fille.
    Et ce petit être qui n’a sans doute vécu que quelques heures ne sera pas venu pour rien. 43 ans après son décès, un inconnu vient se recueillir sur la tombe de Claude et pense à lui.Voilà pour la continuité et la beauté de la vie.

    Merci Pierre…

  4. Armande Simplette dit :

    Quand j’étais jeune, j’ai habité tout près d’un cimetière. On avait environ 14/15 ans et avec trois copines, on allait s’y promener. Au début, c’était par désoeuvrement et parce que le quartier manquait cruellement de ces lieux où se rassemblent les jeunes. Alors, on se baladait entre les tombes. C’était un cimetière ombragé, avec des tombes modestes mais aussi quelques monuments glorieux et un peu pompeux. Il y avait dans le fond, le cimetière des « oubliés », des vieilles tombes où plus rien ne fleurissait jamais. C’était devenu notre coin préféré. On n’était pas particulièrement pieuse mais il nous semblait nécessaire de visiter ces personnes, de prononcer leur nom, d’imaginer leur vie et parfois de piquer un oeillet sur une tombe garnie pour en fleurir un ou une de nos « oubliés ». Je ne crois pas qu’aucun lieu ne m’a jamais apporté autant de paix et de sérénité que ce cimetière. Je crois que toutes les trois nous y avons appris le respect que l’on doit à la vie et l’importance du souvenir …

  5. pierforest dit :

    @Minouchka: On se croit effectivement éternel tout en sachant qu’on ne l’est pas. On gaspille notre temps sans compter, se disant qu’il y en a encore plein notre compte en banque, jusqu’à ce qu’on soit confronté à notre propre mortalité ou celle d’un proche. C’est fou, au fond, d’attendre si longtemps.

    @Jackss: Les cimetières sont inspirants, parce qu’on y a laissé de nombreuses pensées. Elle était vraiment bien jeune ta soeur. Je trouve terrible la mort à cet âge. À 90 ou 91 ans, la mort est encore triste, mais on a eu l’opportunité d’en profiter pleinement. On a sans doute accomplit plusieurs de nos rêves, de nos projets.

    @Nanou: Merci de ton témoignage Nanou. Ça me touche.

    @Armande: Si la police était passée par là, ils vous auraient probablement chassé, alors que vos pensées étaient altruistes et contribuaient à développer chez vous ce sentiment de vouloir aider ceux qui sont laissés pour compte. J’aime également beaucoup cette sérénité qui règne dans les cimetières, du moins ceux qui ne sortent pas de l’imagination de Stephen King. 🙂

  6. Edmonde dit :

    Qu’importe la durée de l’escale, le moment présent que vous décrivez mène les flocons vers une tempête de bonheur.

  7. Méli dit :

    Ouf, j’avais tout plein de frissons en vous lisant… C’est vrai que ça fait réfléchir… J’avais connu un jeune Indien (il venait de l’Inde), au Cégep, on jouait au badminton ensemble, on discutait philosophie, il voulait devenir médecin et retourner travailler dans son pays… Il est mort dans un accident, je l’avais appris dans le journal de l’école, ça m’avait tellement troublé, il était si jeune, n’avait probablement pas eu le temps d’avoir une blonde, ni sa vie professionnelle si prometteuse… La vie est fragile et pas toujours facile, mais il faut en savourer tous les petits bonheurs !

  8. Armande Simplette dit :

    Au début, le gardien nous regardait un peu de travers. Je crois que, quand il a constaté que nous étions inoffensives, il nous a pris en sympathie… et ça faisait quelques allées venues dans la place!!! On rétablissait finalement un peu de justice sociale dans un endroit où, théoriquement, nous devrions être tous égaux!!!! Mais bon, je n’y serais peut-être pas restée au crépuscule par temps de brume…

  9. Solange dit :

    Un beau texte qui incite à la réflextion.

  10. Zoreilles dit :

    Les cimetières racontent tellement d’histoires… entre deux dates, le trait d’union, c’est toute la vie de cette personne qui défile. Ce texte est magnifique, d’une grande sensibilité pour imaginer ce qui a été, ce qui n’a pas été et qui aurait pu être. Finalement, c’est plein d’amour de la vie et de flocons de bonheur.

    Curieusement, c’est seulement en voyage que j’aime visiter les cimetières, je les ai tous marchés, ceux des Iles de la Madeleine, pays de mes parents, grands-parents, arrière, etc. Par moment, j’étais si émue, mon histoire était là, écrite sur les pierres tombales, avec des pensées qui m’habitent encore tellement moi-même comme par enchantement, ça se passait sous mes yeux, je pouvais y toucher.

    Je ne visite jamais mes proches qui ne sont plus dans les cimetières et les colombariums, j’aime mieux aller où ils ont vécu, rencontrer ceux qui les ont connus pour me souvenir de ce qu’a été leur vie.

  11. pierforest dit :

    @Edmonde: Joliment dit!

    @Méli: On se pense éternel jusqu’à la fin.

    @Armande: Avec tous les films de vampires et de zombies qui ont été faits, qui sait s’il n’y a pas un fond de vérité, du genre une main sortant de terre et vous agrippant la jambe au passage. brrrr.

    @Solange: Merci

    @Zoreilles: J’aime bien ton approche, de visiter les lieux où les gens ont vécu pour se les remémorer. Pour ce qui est des colombariums, je ne m’y fais pas et je trouve le tout assez peu écologique. J’aime mieux l’idée de ce qui vient de la terre et qui retourne à la terre que de voir partir tout cela en fumée.

  12. unautreprof dit :

    Même si je ne suis pas une grande fan de la vie, je la trouve tout de même grandiose.
    Il y a de ces moments où justement, comme tu dis, on se dit :  » Mais quelle chance ai-je, moi, ici, en ce moment!  »

    Les gens qui vivent de grandes pertes et qui y survivent représentent bien l’immensité du plus fort que tout. Je l’explique mal, mais tu sais, le sentiment qu’on a devant la nature qui est si belle?

  13. Air fou dit :

    Heureusement que l’on se pense un tout petit peu éternel jusqu’à la fin car le présent même serait impensable. Je suis de ceux, de celles qui vivent avec la pensée de la mort très présente depuis l’enfance et souvent si oppressante qu’elle en écrase le présent. Pas toujours. Cela fait que j,ai beaucoup de difficulté avec l’éternel retour sur le passé. Je ne parle pas de garder des souvenirs vivants, mais de toujours revenir en arrière. On n’aura jamais profité du présent, du plus ou moins minuscule futur qui permet de s’y projeter, de quoi finir ses phrases! Et trouver un sourire profond, apparu sans qu’on ait à y penser!

    Les cimetières sont partout!

    J’aime depuis longtemps penser que dans l’espace terrestre, il y a des milliards et milliards de morts autour de nous, au-dessus, au-dessous. Un nombre incalculable d’êtres, de vie qui ont occupé les mêmes espaces relatifs à la Terre, que nous croyons étrenner, nous. Où je marche, des arbres, de la glace avec des bactéries dedans, une montagne au-dessus de moi… Imagine tous les passés de la Terre superposés et les futurs??? Aïe aïe aïe… Il y a quelque chose de fascinant et d’amusant, de l’ordre de la modestie obligatoire et de la fête encore plus essentielle.

    Zed

  14. pierforest dit :

    @Zed: J’aime également, tout comme toi, imaginer tous les temps qui se superposent à un endroit donné. Je me souviens avoir été fasciné par ces scènes du film (original) « La machine à voyager dans le temps », ou on voit le temps défilé, les saisons, les années, les siècles. Cette idée de voyager dans le temps m’a toujours beaucoup intéressé et elle est peut-être possible. Qui sait ce qu’ils découvriront avec la mécanique quantique un jour. Le temps ne s’écoulent peut-être pas, c’est peut-être juste nous qui circulons au travers de tous les futurs possibles, en faisant des choix. Quand j’étais en Espagne, sur le Chemin de Compostelle, en traversant une forêt en Galice et en pensant que ce chemin avait été autrefois la voie romaine, je me suis tout à coup senti en communion avec des milliers d’années d’histoire et d’humains ayant foulé le même sol que moi. À ce moment-là, j’aurai vu apparaître une garnison romaine et j’aurais à peine été surpris. 🙂

  15. Éléonore dit :

    « La plus grande douleur de la perte d’un être cher, me suis-je dit, c’est la perte de ce qui n’aura pas été »
    voilà exactement le sentiment qui m’habitait quand mon père est décédé à 60 ans des suites de son alcoolisme. Sa mort me confirmait à tout jamais que je n’aurais jamais un bon père avec moi, un Jean Lapointe sobre et lucide, un homme fort et protecteur.
    De réaliser que la vie peut être courte nous incite à agir et à ne pas toujours remettre à demain.
    J’aime beaucoup ton billet porteur d’une belle réflexion mais aussi d’une grande sensibilité.

  16. pierforest dit :

    @Éléonore: Les alcooliques sont très souvent, à la base, des gens qui portent de graves blessures. Je me souviens avoir entendu Jean Lapointe en entrevue, raconter à quel point il avait été confronté à ce mal de vivre, une fois qu’il avait décidé de cesser de boire. L’alcool ne guérit rien, il camoufle, il endort la douleur durant un temps, mais elle revient toujours. Pour en sortir, il faut avoir des outils, permettant d’affronter cette douleur, de la regarder en pleine face, de la laisser s’exprimer pour qu’elle puisse enfin être évacuée et permettre à ces gens hypersensibles, de faire un usage plus utile de ce qui leur a été donné. Je suis désolé pour ton papa.

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