La route des épices

Publié: 20 mars, 2014 dans Écriture, Expérience nouvelle, plaisir

vascoDeGamaAtelier d’écriture du site d’Olivia Billington.

Consigne: Écrire une courte histoire avec les mots suivants:

élégance – prestance – raffinement – cruauté – barbarie – orgue – cathédrale – gargouille – gouttière – pluie – mousson – alizés –moiteur – douce – laine.

Débuter par la lettre A et terminer par la lettre Z.

Après vingt longues semaines en mer, mon corps s’est progressivement adapté aux mouvements constants du navire. Je n’ai plus la nausée comme aux premiers jours et mes maux de tête ont disparus. Je ne souffre plus. J’ai perdu du poids et mes muscles sont plus saillants.

Tous ces travaux sur le pont, si exigeants au départ, sont devenus pour moi la simple routine. Je me suis endurci, je suis plus fort, physiquement et mentalement. Cette armure musculaire en double-peau et ces épreuves ont modifié mon maintien et ma démarche. Je roule des épaules et je marche plus lentement, étirant mes pas. Quand on m’adresse la parole, je me retourne, je fais face et je regarde droit dans les yeux. Même le Capitaine. Je pense avoir gagné une certaine élégance, une prestance que je n’avais pas au départ de Lisbonne.

Vingt semaines d’aventure au bord du précipice, avec un équipage strictement masculin ça vous change un homme. Et sans présence féminine à bord, on met rapidement au rancart la bonté, la gentillesse et ces raffinements qui nous rappellent notre mère, pour tenir son rang dans la meute. J’ai hâte de mettre à nouveau pied à terre. Me réhabituer à ce sol lourd, compact et profond, à un horizon qui reste là, à hauteur des yeux. Selon le Capitaine, on sera à Port l’Espérance avant la fin de la journée, pour une escale d’une semaine, le temps de réparer les avaries et recruter de nouveaux hommes pour remplacer ceux qu’on a perdus durant la tempête. Au moins 10 hommes manquent à l’appel. Ce fut terrifiant.

Ce point en mer, où se rencontrent l’alizé du nord-est et celui du sud-ouest est infernal. J’ai cru mon heure venue. Le ciel s’est soudainement obscurci, comme la tombée du rideau annonçant la fin. Les vents se sont mis à souffler violemment et à crier la mort subite en tourbillonnant autour de nous. Au plus fort de la tempête, j’ai même cru voir une gargouille installée en haut du mat, se moquant de nous avec cruauté. La mer et la pluie nous crachaient en plein visage et le navire était secoué de toutes parts par des vagues gigantesques. J’ai vu de mes yeux, des matelots qu’une main liquide de hauteur d’homme est venue saisir à plein corps pour les engloutir dans ce cimetière marin. Par ce passage, au large, on gagne un temps précieux de navigation en évitant les eaux calmes, mais on y perd aussi beaucoup, soit son âme, soit son innocence, soit la vie.

Selon le capitaine, quand on franchit la pointe sud de l’Afrique, on change aussi d’univers. Le climat est plus humide, le soleil plus intense, la moiteur s’installe et même la mousson qui nous pousse à l’est n’assèche jamais entièrement nos vêtements de corps. Plus personne ne porte son bonnet de laine. Les vagues sont plus régulières, plus douces également. C’est le repos du guerrier, s’il a survécu au passage à l’est. On naviguera jusqu’au pays du Prêtre Jean pour admirer ces rivières de pierres précieuses et ces cathédrales érigées si hautes qu’elles masquent l’horizon. Ces cathédrales immenses au sommet desquelles, dit-on, on retrouve des anges sculptés d’or pur dont les flûtes laissent couler des flots argentés alimentés par les gouttières. Un monde de paix, de calme tellement loin de la barbarie coutumière des hommes et des sentiments qui m’animent aujourd’hui. On dit qu’en approchant le pays du Prêtre Jean, avant même de voir terre, on entend au loin la musique des orgues de la grande cathédrale qui nous guident à bon port, comme des sirènes nous chantant: Venez marins, venez, venez.

commentaires
  1. Solange dit :

    Pauvre matelot le métier est entré assez difficilement. On vit avec lui ces moments difficiles et la promesse d’aventures plus calmes. Bravo.

  2. pierforest dit :

    @Solange: C’était la formation à la dure pour ces jeunes hommes. Pas facile. Merci de ton commentaire.

  3. jacou33 dit :

    Ohé, matelot! beau récit.

  4. Très beau récit que raconte cet homme endurci par la rude vie des matelots. J’aime beaucoup l’écriture à la première personne, comme s’il tenait un journal qui lui permet de tenir bon dans ces moments difficiles.

  5. pierforest dit :

    @Mon café lecture: Oui, c’est ça. Un peu comme un journal. Écrire à la première personne est un style que j’explore. Il m’aide à incarner un personnage, à voir ce qui se passe autour de moi. Je crois que ça me convient bien, du moins pour de courtes histoires.

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