Les bâtons de Salzbourg

Publié: 4 avril, 2014 dans Écriture, bêtise humaine, Expérience nouvelle, Sagesse

Atelier d’écriture d’Olivia Billington:

Écrire une courte histoire avec les mots suivants:

sagesse – proverbe – absolument – subtil – vieillesse – ennemie – adversaire – jeu – échecs – fiasco – erreur – accepter – joie – plaisir – offrir

La consigne facultative : votre personnage doit retrouver un objet qu’il avait perdu.

salzbourg

« La sagesse est une bougie qui éclaire sans jamais se consumer ». Ce proverbe, mon grand-père l’avait gravé sur son immense bâton de marche qui lui tenait toujours compagnie lors de ses randonnées dans les montagnes de Salzbourg. A chaque fois qu’il revenait de ses longues excursions, j’étais absolument abasourdi de le voir en aussi grande forme, comme s’il puisait à même le sol, une énergie subtile qui le gardait hors du temps. Peut-être avait-il découvert une source de jouvence, quelque part, la-haut, le long d’un sentier, puisque selon toute apparence, la vieillesse n’avait pas de prise sur cet homme. Plus les années passaient et plus il rayonnait, comme une bougie qui éclaire sans jamais se consumer. Sa seule présence apaisait ceux qui le côtoyaient et quand il posait sa main chaleureuse sur l’épaule d’êtres blessés de corps ou d’esprit, on percevait clairement la souffrance et la peur les quitter comme la rosée matinale qui s’élève dès les premiers rayons de soleil.

 « L’ennemie du temps, m’avait-il dit un jour, c’est de croire qu’il s’écoule. La vie est une longue marche de l’esprit, à travers l’un ou l’autre des chemins possibles. Le temps n’est pas en mouvement, c’est l’esprit qui fait tout.»

Je ne comprenais pas tout à fait le sens de ces mots, mais tout mon être y répondait, comme lorsqu’on est mis en présence d’une vérité fondamentale, mais inaccessible au raisonnement.

— « La vérité n’a pas à être rationalisée, décortiquée et mise en boîte pour être comprise, avait-il ajouté. Elle se dévoile d’elle-même à tout ceux qui s’en approchent avec un cœur pur. Les deux hémisphères de notre cerveau sont souvent les adversaires de la compréhension, l’un ne demandant qu’à croire et l’autre exigeant systématiquement des preuves. Pourtant, tous deux posent un regard incomplet sur une vérité inaccessible dans sa totalité. C’est un peu comme prétendre avoir vu la mer entière en l’ayant observée une fois à travers le hublot de sa cabine.»

Quand les troupes allemandes envahirent la région, au printemps 1938, mon grand-père le vécu comme un échec personnel. Il sembla prendre sur ses épaules toutes les souffrances qui en découleraient, se culpabilisant de n’avoir pu insuffler sagesse et bonté dans le cœur de ces hommes captivés par les jeux de pouvoir. Ces hommes qui pourtant, avaient aussi été enfants, et pire, des enfants ayant vécus tout près d’ici à Braunau am Inn. Il aurait pu, disait-il, en larme, les côtoyer, soigner leur âme avant qu’elle ne veuille blesser et tout détruire pour justifier sa propre souffrance.

Quand, poussé par la culpabilité, on remonte le chemin de nos choix, on retrouve toujours cette intersection critique où une décision, en apparence anodine, fut l’élément déclencheur de tout ce qui a suivi. Ces erreurs, constatées à posteriori sont celles qu’on n’accepte pas, qu’on ne se pardonne jamais et qui reviennent nous hanter, jour après jour comme une succession d’échecs, vampirisant notre vitalité et nous privant de joie en assombrissant chaque moment de plaisir. Voilà le mal qui affligeait désormais mon grand-père.

Dès l’invasion, il nous fut interdit à tous de fréquenter la montagne et la santé de mon grand-père se mit rapidement à décliner. Sans doute, avait-il senti le fiasco total qui s’abattrait non seulement sur notre région, mais aussi sur le tiers de l’humanité. C’est à cette époque, je crois bien, qu’il enterra son bâton de marche, pour qu’il repose en paix, à l’abris des atrocités qui se préparaient. Son bâton, m’avait-il expliqué, lui servait à réinjecter au cœur de la montagne, le mal expurgé des êtres souffrants, pour l’enkyster solidement dans la pierre.

— «  La hauteur de nos montagnes, dit-il encore, témoigne de la somme des douleurs vécues ici au cours des siècles. Mon temps est maintenant venu. Quand la guerre aura pris fin, je ne serai plus de ce monde, je le sais parfaitement. Je ne pourrai plus jouer ce rôle essentiel et si important. Alors, comme on l’a fait pour moi autrefois, me dit-il, prenant ma main, je te confie la tâche de perpétuer cette purification en récoltant le mal enfoui dans le cœur et le corps de ceux que tu croises et en le canalisant ensuite là-haut, dans nos montagnes. Vas maintenant, retrouves cet arbre immense auquel tu aimais tant grimper quand tu étais enfant, celui que tu prenais à plein bras comme on serre la jambe d’une grande personne, retrouve-le et demandes-lui de t’offrir une branche, que tu tailleras à ta mesure et graves-y une pensée qui saura te guider dans ta mission. »

commentaires
  1. Ghislaine dit :

    Quelle belle leçon de vie, ton Grand Père t’a offert ! Je me plais à penser que cette histoire est un peu vraie tant cela sent le vécue………..Si c’est juste pour les besoin de l’atelier de Olivia, cela s’appelle du talent !
    Bisous

  2. […] adrienne, Laurent Fuchs, Dan Gazénia, kirkimalatross, Mon café lecture, janickmm, jacou, Biancat, Pierre Forest, patchcath, Pierrot Bâton, Jean-Charles, Ceriat, […]

  3. pierforest dit :

    @Ghislaine: Il fut mon grand-père, le temps de cette courte histoire. 🙂

  4. pierforest dit :

    @Jacou: Un personnage que j’aime beaucoup et qui mériterait peut-être une vie plus longue.

  5. Solange dit :

    C’ est ce qu’on appelle vieillir en sagesse. Un autre beau récit intéressant à lire.

  6. janickmm dit :

    Un grand-père que l’on a envie de croiser là-haut sur le chemin, près du grand chêne, mais je trouve dommage et à la fois presque incompréhensible qu’il puisse se laisser aller dans de tels pensées au chapitre « Quand, poussé par la culpabilité, on remonte le chemin de nos choix, on retrouve toujours cette intersection critique où une décision, en apparence anodine, fut l’élément déclencheur de tout ce qui a suivi. Ces erreurs, constatées à posteriori sont celles qu’on n’accepte pas, qu’on ne se pardonne jamais et qui reviennent nous hanter, jour après jour comme une succession d’échecs, vampirisant notre vitalité et nous privant de joie en assombrissant chaque moment de plaisir. Voilà le mal qui affligeait désormais mon grand-père. Car ce n’est pas le même homme qui est décrit plus haut, comment as-t-il pu croire un instant que nos choix puissent être des erreurs ? va ! grimpe là-haut sur le chemin, j’aimerai comprendre

  7. Ceriat dit :

    Comme si on pouvait enfouir toutes les atrocités du monde, même si l’idée est excellente. 😉 Superbe texte. 😀

  8. pierforest dit :

    @Solange: En effet.

    @Janickmm: Adolf Hitier et le chef des nazis, Ernst Kaltenbrunner, sont tous les deux nés à Braunau am Inn, pas très loin de Salzbourg qui fut annexé militairement à l’Allemagne un peu avant la guerre 39-45. Le grand-père, aussi sage était-il, se culpabilisait de n’avoir pu agir auprès d’eux alors qu’ils étaient enfants, se disant qu’il aurait peut-être pu, en usant de son don pour extirper le mal, éviter toutes les atrocités commises plus tard sous l’autorité de ces deux hommes. C’est donc sur cette base, que le grand-père s’est senti responsable de tout ce qui a suivi, enfin, disons que c’est la base de cette petite histoire. Son choix, aura été de faire autre chose que de rencontrer ces enfants qui deviendraient par la suite des monstres. Pouvait-il le savoir? Non, probablement pas, mais c’est souvent le cas de ces choix qu’on se reproche, réalisant après coup qu’une catastrophe aurait pu être évitée, si on avait agi autrement, à un moment ou un autre de notre vie.

    @Ceriat: Toutes nos montagnes seraient alors un témoignage assez éloquent de notre (manque d’) humanité, je pense. J’aime l’idée de cette trace laissée à même le sol par les actions passées de l’homme, d’autant que la région de Salzbourg est habitée depuis le néolithique, entre 9000 et 3000 avant Jésus-Christ. Il s’en est passé des trucs dans cette région, au cours des siècles.

  9. Un texte magnifique, qui me fait penser un peu à un conte dont le personnage principal est ce grand-père plein de sagesse.

  10. pierforest dit :

    @Mon Café lecture: Oui, ça ressemble effectivement beaucoup à un conte. Quand mes enfants étaient tout petits, je leur inventait souvent des histoires avant qu’ils ne s’endorment. Ils me disaient: « Papa, racontes-moi une histoire dans le noir ». Ils me donnaient un lieu, un animal et son nom et, partant de là, j’inventais quelque chose au fur et à mesure, essayant d’attacher les ficelles du mieux possible. Je me retrouve un peu dans le même état d’esprit avec ces ateliers d’écriture et c’est du bonheur à la fois d’écrire et de se savoir lu et apprécié. Merci de ton commentaire.

  11. patchcath dit :

    Bel hommage à un grand-père plein de sagesse

  12. pierforest dit :

    @PatchCath: Merci de ton commentaire et de ta visite. Ça m’a aussi permis de découvrir ton blogue.

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