Archives de la catégorie ‘Écriture’

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo de Tama66, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

turbines

Et tout à coup, le silence fut assourdissant. Les turbines qui depuis toujours, vrombissaient jour et nuit dans un rugissement de vent, se sont brusquement éteintes en fin d’après-midi, comme s’éteint la vie quand l’âme quitte le navire et que se rompt le fil d’argent. C’était à la fois imprévu, déroutant et terriblement inquiétant.

Quand nos sens sont constamment bombardés de bruits intenses, d’odeurs crues, de mouvements brusques, de lumière vive, on enferme en soi le silence, comme un oiseau mis en cage de peur qu’il ne s’échappe. Et quand une porte dérobée se dévoile et que la liberté t’appelle du fond de l’ombre, une angoisse soudaine te coince les tripes, te serre la gorge rendant difficile la moindre inspiration, de peur d’entendre aller et venir en toi le souffle de vie.

Et peu à peu, tu apprivoises ce silence, tes muscles se relâchent, tu désserres les poings, une tension oubliée s’échappe de tes épaules et dans un long soupir tu sens à nouveau ta poitrine se soulever lentement tandis que tout au fond, en sourdine, tu perçois le chant des oiseaux et la douceur du vent balayant les champs.

 

cuilleresJusqu’à mes 15 ans, je passais tous mes étés à notre chalet à Venise-en-Québec. À cette époque-là, ce n’était pas la responsabilité des parents d’occuper les enfants, on devait inventer nos propres activités. Étant en bordure du lac, forcément, beaucoup d’entre elles étaient aquatiques. Selon les jours, la température, la force du vent et des vagues, c’était soit des balades en dériveur, en chaloupe à rame ou à moteur, la pêche, la baignade ou la plongée en apnée. J’aimais beaucoup plonger. Seul ou avec des amis. Les matins sans vent, quand le soleil était encore bas dans le ciel, j’aimais plonger au bout du quai municipal. Le lundi était le jour idéal pour découvrir des trucs perdus par les pêcheurs du weekend. Pieds et torse nus, en maillot, une serviette autour du cou, palmes, masque et tuba dans une main et mon coffre à pêche dans l’autre, je me rendais à l’extrémité du quai, situé à quelques minutes de chez moi. En début d’été, j’avais les pieds plus sensibles aux petites roches et je préférais marcher en bordure des pelouses, mais rapidement ils s’endurcicaient et je n’y pensais même plus. Le corps s’adapte rapidement à un nouvel environnement.

Le quai municipal en forme de T fabriqué en ciment, à une autre époque, mesurait environ 100 mètres. Il était interdit aux voitures de sorte que c’était toujours paisible. Situé transversalement au bout de la baie, il était en eau relativement peu profonde et on pouvait apercevoir à l’occasion en longeant le bord,  des perchaudes, crapet-soleil, achigans, écrevisses, plus rarement des tortues ou des brochets. A quelques reprises, j’ai aussi pu observer du côté gauche du quai, où j’aimais moins plonger parce que l’eau était couverte d’algues, des poissons mythiques tel le poisson-castor ou le poisson armé qui ressemblaient tous deux à des espèces quasi-préhistoriques, aujourd’hui disparues de la région.

Je plongeais surtout pour trouver des hameçons, plombs ou cuillères de façon à garnir mon coffre à pêche. Les cuillères les plus communes étaient les rouge et blanche. On les utilisait surtout pour pêcher le brochet. Parfois, quand la chance tournait, je tombais sur un rapala, cuillère ressemblant davantage à un méné. La rareté en faisait la valeur. J’en avais peu dans mon coffre.

prehistoL’eau était toujours un peu froide quand on y entrait, surtout en début d’été et il fallait quelques minutes pour que mon corps s’y habitue. Également, avant d’enfiler mon masque, je le mouillais et je crachais sur la vitre intérieure. C’était la méthode la plus efficace pour éviter qu’il ne s’embue à cause de la température plus froide en profondeur. Chaque plongée sous la surface durait de 30 secondes à une minute. en quelques coups de palmes j’étais au fond. La profondeur, n’excédait pas 2,5 mètres. Il n’était donc pas nécessaire de se décompresser les tympans en bouchant son nez en soufflant de l’intérieur. Cela simplifiait les montées et descentes répétitives.

Sous l’eau la couleur était plutôt terne et uniforme. Elle variait du beige-sable aux couleurs brun-verdâtre des pierres. Au bout du quai, le fond était couvert de roches empilées de façon anarchique les unes contre les autres. C’était des pièges où beaucoup de pêcheurs devaient, à regret, se résoudre à couper leur ligne et laisser leur appât coincé-là. Ce qui faisait leur malheur, faisait par contre mon bonheur. Avançant lentement tout en scrutant le fond, je recherchais les bouts de fil à pêche flottant librement entre les eaux ou déposés plus loin sur le sable blond. Quand j’en trouvais un, je le suivais des doigts jusqu’au bout, devant parfois introduire la main dans des cavités sombres pour détacher ma trouvaille avant de remonter à la surface. Quand je mettais la main sur quelque chose, la plongée était toujours un peu plus longue, parce que je voulais terminer le travail avant de remonter victorieux avec les poumons en feu. Je sortais ensuite de l’eau et m’assoyais sur le bord du quai où j’avais laissé mon coffre et ma serviette. Je remontais mon masque plus haut sur ma tête et évaluais ma découverte. Avec un petit canif, je coupais le résidu de fil et déposais l’appât dans un petit casier de mon coffre auprès de ceux qui lui ressemblaient. Ce même coffre, me permettait d’autres jours, de partir plus loin au large en chaloupe pour pêcher et il m’arrivait aussi, à mon tour, de perdre à regret, l’un ou l’autre de mes précieux appâts. Ça faisait partie du jeu.

quai

Étranges voisins

Publié: 26 juillet, 2018 dans Écriture, psychologie, Société

bikerJe demeure au même endroit depuis 30 ans. Il y a des voisins que je connais, d’autres que je salue et d’autres encore, que j’appelerai ces étranges voisins. Je ne leur ai jamais adressé la parole, même pas un signe de tête et pourtant, je ne peux m’empêcher de leur inventer une vie.

Celui-là, par exemple. Dans la soixantaine, pas très grand ni très corpupent, mais qui se déplace comme s’il était un grizzly. Il a de multiples tatouages aux deux bras et une longue crinière blanche qu’il attache en queue de cheval. Il porte toujours une casquette, sans doute pour cacher sa calvitie frontale. Je le vois partir travailler à tous les matins, avec sa boîte à lunch, à peu près à la même heure que moi. Il conduit une voiture américaine anonyme et de couleur neutre. Le soir, par contre, durant l’été, il va sortir de son garage une rutilante corvette décapotable pour aller on ne sait où. Il a aussi deux motos. Une moto de route beige anonyme, du genre de celles que conduisent les grand-pères tranquilos et il a aussi une harley bleu ciel, peinte à la main avec la fourche avant surélevée. Il sort peu sa Harley et surtout quand la nuit est tombée ou à quelques rares occasions durant les weekends. Un soir, je l’ai vu quitter en pétaradant doucement. Il portait une veste de cuir noir, sans manche au dos de laquelle figurait une inscription en blanc, que je n’ai pas eu le temps de lire, mais qui identifiait sans doute le club de moto ou de motards auquel il appartient. Son wifi, enfin je suppose que c’est le sien, est perceptible jusque chez moi et s’intitule « Biker ». Il est peut-être très gentil, mais j’ai comme quelques préjugés à établir des liens avec lui.

Pensée du jour

penséeCette année, dans mon jardin, entre les choux et les tomates, j’ai planté quelques pensées. J’ai été surpris un matin, de voir que des vérités sauvages avaient poussées tout autour. Les vérités poussent à l’état naturel, c’est bien connu. L’ennui, c’est qu’elles sont souvent un peu fades, surtout quand on les consomme toutes crues. Certains cuisiniers plus habiles, les pimentent et les aromatisent de différentes choses pour les rendre plus appétissantes, même s’ils en dénaturent un peu le goût. D’autres vont cultiver des variétés hybrides, mi-vérité, mi-mensonge. D’autres encore iront sans compromis vers les mensonges purs, cette variété inventée qui n’existent pas à l’état naturel. Ils sont agréables d’aspect et ont généralement un goût plus sucré, parfois un peu artificiel, qui deviendra rapidement addictif. Cependant, il faut être conscient que le mensonge exigent beaucoup d’entretien pour être maintenu. On doit aussi régulièrement désherber les vérités qui pousseront naturellement à sa base. C’est beaucoup de travail. Par ailleurs, le mensonge devient toxique quand on le consomme en trop grande quantité. Certains jardiniers négligents ont même carrément empoisonné la vie de leur entourage en leur servant des mensonges de mauvaises qualités. Aussi, j’ai décidé d’essayer de les consommer à l’état aussi naturel que possible et je réalise qu’on s’y habitue progressivement et qu’on en vient à l’apprécier, même toute crue.

Pour l’atelier d’écriture des Impromptus Littéraires, écrire un court texte basé sur le thème de la semaine.

Cette semaine: Histoire d’Escargot.

escargotAlbert était un escargot solitaire et plutôt craintif. Aussi, quand il se décida enfin à sortir de sa coquille, il était déjà passablement grand. Il fut surpris de constater à quel point sa coquille était plus haute et plus grande que celle des autres gastéropodes. Il faut dire que lorsqu’on vit très longtemps sans sortir et sans voir quiconque, on en vient, pour une question de confort, à agrandir toujours un peu plus son espace intérieur. Albert avait ainsi réservé, dans sa coquille, une pièce pour pratiquer le violon, une autre pour les repas, une pour dormir et une autre encore pour lire ou écouter la télévision. Il ne manquait rien à son bonheur, enfin presque rien, si ce n’était d’un petit coin de sa coquille qui lui semblait toujours vide et qu’il n’arrivait jamais à combler. Il en était venu à la conclusion que si rien de l’intérieur ne pouvait combler ce vide, forcément ce quelque chose devait se trouver à l’extérieur. C’est essentiellement ce qui l’avait poussé à sortir pour se procurer ce quelque chose et le ramener chez lui.

Selon Albert, la meilleure stratégie consistait à joindre discrètement les autres escargots, marcher à leurs côtés et les questionner de façon subtile sur ce qui comble les vides. Malheureusement, il réalisa très vite qu’il n’y arriverait pas. Il ne pouvait tout simplement pas tenir leur cadence. Après seulement quelques pas avec eux, son petit coeur battait tellement la chamade, qu’il fut forcé de faire une pause pour reprendre des forces de sorte qu’il fut rapidement distancé. Il manquait visiblement d’entraînement, c’est certain, mais également, puisque sa coquille était plus haute et plus grande, elle était aussi forcément plus lourde à porter. Il devait donc trouver un autre moyen de rencontrer celui ou celle qui répondrait à ses questions en tenant compte de ses limitations.

Bien sûr, il aurait pu s’entraîner fort et développer ses muscles, mais ça lui aurait sans doute pris des mois et des mois et c’était trop long. Il pensa aussi à alléger sa coquille en sacrifiant l’une ou l’autre des pièces aménagées, mais laquelle? Toutes étaient d’égale importance à son bonheur et à son confort. Alors, puisqu’il n’y avait aucun moyen d’aller au rythme des autres, la solution consistait à faire en sorte que ce soit eux qui viennent à lui. Voilà!

Bon, mais comment s’y prend-t-on pour attirer des escargots se questionna-t-il? Il avait lu que le désert attire le nomade, l’océan le matelot et l’infini le poète, mais les autres escargots, qu’est-ce qui les attire? Pour en avoir le coeur net, Albert s’installa dans un buisson, en bordure du chemin et sorti ses jumelles pour les observer discrètement et découvrir ce qui les intéressait. Visiblement, ils passaient l’essentiel de leur temps à marcher de long en large, en parlant, en rigolant ensemble et en faisant ici et là de petits arrêts pour manger un peu de salade. Qu’est-ce qui pourrait alors les inciter à venir vers lui. Qu’avait-il de plus à offrir? Albert se senti tout à coup un peu triste et dépourvu. Il rentra à nouveau dans sa coquille pour faire l’inventaire de ce qu’il avait à l’intérieur. Il était assez doué pour le violon, c’est vrai, mais ça lui semblait tellement différent de ce que faisaient les autres escargots qu’il craignait d’être rejeté. Les gens ont cette tendance à rejeter systématiquement la différence quand ça les rend inconfortables. Il hésita un long moment, puis se leva et pris une longue respiration, marquant ainsi sa décision de passer outre ses peurs et afficher avec courage ce talent qu’il avait jusque-là gardé à l’intérieur. Il sorti donc d’un pas décidé sans regarder autour de lui, ajusta son violon et commença à jouer la Sérénade Standched de Schubert.

Dès les premières notes, toutes les têtes se tournèrent avec curiosité. Cessant leurs conversations, ils tendirent l’oreille, intéressés, puis s’approchèrent peu à peu autour d’Albert pour l’écouter en silence. À la fin du morceau, ils l’applaudirent très fort et parurent impressionnés, puis, s’éloignèrent tranquillement, reprenant leur marche tout en discutant de sa performance. Satisfait, très fier de lui et le coeur gonflé de bonheur, Albert rentra en souriant à l’intérieur et réalisa tout à coup en se tapant la tête qu’il avait complètement, mais complètement oublié de questionner les escargots sur le vide à combler et puis regardant tout autour de lui, il n’en vit plus aucun.

Crédit image: Hiromi NishiZaka

Ma Rose

Publié: 24 juin, 2018 dans amour, Écriture, Réflexions

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

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Fonçant tête première vers la terre, la fusée rouge et blanche s’était enfoncée à moitié dans le sol de Central Park avec un angle de quarante-cinq degrés. Ouvrant une porte le long du fuselage, un petit bonhomme en sortit pieds nus en époussetant sa chemise de nuit et en secouant ses cheveux bouclés. Tournant son regard vers le ciel, il leva les bras en signe de victoire et éclata d’un rire clair et communicatif. Sans se soucier des sirènes de plus en plus fortes et des nombreux curieux qui s’étaient attroupés, il parti ensuite sans se presser entre les grands arbres et disparu peu à peu sous les feuillus. Des témoins dirent plus tard l’avoir vu faire un arrêt devant l’obélisque de granite rose installé près du Metropolitan Museum of Art, pour lire avec intérêt la surface couverte de hiéroglyphes. Ensuite, il semble qu’on perdit sa trace.

Des militaires fortement armés intervinrent rapidement, établissant un périmètre de sécurité autour de la fusée, contrôlant la foule et ne laissant personne quitter le parc sans les avoir d’abord questionné sur ce qu’ils avaient vu et entendu. Dans le rapport, on indiqua qu’un enfant blond, d’environ huit ans, peu vêtu et pieds nus avait quitté l’engin spatial pour se diriger vers l’est. Promptement, on organisa des patrouilles pour localiser l’étranger.

Pas très loin, au sixième étage du Lenox Hill Hospital, dans la chambre 6040, Rose, toute frêle s’était enfin endormie. La morphine avait calmé suffisamment ses douleurs pour lui donner un petit répit, lui permettre de respirer plus aisément et reprendre un peu de force. L’heure de la libération approchait, mais confiante, elle attendait patiemment son prince qui en rêve, lui avait promis d’être là pour la ramener à la maison. Et puis au loin, en sourdine, à travers le brouillard qui engourdissait son esprit, elle entendit un rire familier. Elle ouvrit laborieusement les yeux. Il était là, petit bonhomme souriant, lui tendant la main.

– Viens, lui dit-il gentiment, c’est l’heure de rentrer.