Archives de la catégorie ‘Écriture’

Sous la peau

Publié: 18 novembre, 2018 dans amour, Écriture, Réflexions

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo de  Moren Shu, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

On n’efface pas une blessure de vie en l’enfermant dans une petite case verrouillée, à l’abri des regards, puisqu’ elle reste là, bien présente, se rappelant à nous dans les moments de silence, hurlant au travers de la porte trouée, de ne pas l’oublier, de ne pas la laisser enchaînée au fond d’un cachot. On pense, souvent à tort, qu’en enfouissant une douleur bien profondément dans l’invisibilité matérielle, elle finira par disparaitre à tout jamais. Pourtant, on sait tous que la blessure la plus douloureuse est celle qui ne laisse aucune trace en surface et qui s’enkyste sous la peau, continuant à se consumer comme le coeur d’un volcan silencieux.

Ne pas nier sa présence, accepter ce qu’elle a à nous dire, même si ça fait mal, l’apprivoiser en ouvrant la porte, lui tendre la main, elle fragile, méfiante, échaudée, elle qui se tapit dans l’ombre, tout au fond du casier, rester patient avec elle, bienveillant, créer un climat de confiance, ne pas refermer la porte. Ne pas refermer la porte. Pour la libérer enfin et ne laisser d’elle qu’une belle cicatrice blanche, un souvenir que l’on caresse doucement du bout du doigt et qui nous rappelle comment on est maintenant plus fort et plus en paix.

Au gré des saisons

Publié: 4 novembre, 2018 dans Écriture, Bonheur, Environnement

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo de  Tyler Dozier, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

tyler-dozier-157879-unsplashToute petite, Émilie aimait les arbres, les grands arbres forts, majestueux, ceux sur lesquels on peut s’appuyer pour lire ou faire la sieste, ceux qui nous protègent des vents contraires et de la pluie, ceux qui hébergent les petits rongeurs ou qui du haut de leurs branches servent d’observatoire aux sentinelles.

Les arbres sont des êtres rassurants à l’oreille attentive qui accueillent les chagrins avec douceur et qui, si ce n’était de leur rigidité structurelle, refermeraient tendrement leurs branches pour vous consoler. Émilie ressentait une parentée naturelle avec ces grands végétaux, comme s’ils partageaient ensemble des racines émotives et leur énergie vitale.

Et puis un jour, à l’adolescence, d’étranges petites formes sombres apparurent sur la peau d’Émilie. Inquiète, sa maman l’amena chez le médecin qui diagnostiqua une hyperpigmentation bénigne probablement liée à une poussée hormonale, pas de quoi s’inquiéter, dit-il. Effectivement, Les taches disparurent progressivement durant l’hiver, ce qui rassura sa mère, mais quand le printemps pointa à nouveau son nez, elle réapparurent, plus précises cette fois, formant des arabesques, rappelant des feuilles qu’on aurait tatouées sur son corps. Son médecin se perdait un peu en conjoncture et ne sachant trop quoi dire face à cet étrange phénomène, la référa à un dermatologue qui conclut, également, à une hyperpigmentation sans conséquence provoquée, disait-il, par le contact avec certaines plantes toxiques poussant librement dans les champs. Évitez de vous aventurer dans les champs durant l’été, avait-il conseillé et les taches disparaitront d’elles-mêmes.

Mais c’était mal connaître Émilie qui avait autant besoin de nature qu’une fleur a besoin d’eau pour s’épanouir et comme elle démontrait par ailleurs une excellente santé, sa mère l’autorisa à poursuivre ses randonnées quotidiennes en lui rappelant d’être prudente et d’éviter les contacts directs avec les plantes et fleurs des champs. Émilie continua donc, à se rendre à la lisière de la forêt, tôt chaque matin, avant l’école et s’assurant que personne ne l’observait, enserrait de ses bras ses amis les grands arbres tout en sentant monter en elle, une sève imaginaire qui nourissait son bonheur jusqu’au lendemain.

Bien sûr, les taches continuèrent à apparaître et disparaitre au gré des saisons, comme le font les feuilles des grands arbres, mais on s’y habitua, sans trop s’inquiéter. On finit par les considérer comme tous ces tatouages qui ornent souvent le corps de cette jeune génération, ces symboles consciencieusement choisis, qui servent à exposer une partie de soi fondamentale, mais souvent plus secrète, qui expriment ce que nous sommes et ceux que nous aimons. Que la peau soit marquée d’encre, de sève ou d’amour importe peu.

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo de Tama66, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

turbines

Et tout à coup, le silence fut assourdissant. Les turbines qui depuis toujours, vrombissaient jour et nuit dans un rugissement de vent, se sont brusquement éteintes en fin d’après-midi, comme s’éteint la vie quand l’âme quitte le navire et que se rompt le fil d’argent. C’était à la fois imprévu, déroutant et terriblement inquiétant.

Quand nos sens sont constamment bombardés de bruits intenses, d’odeurs crues, de mouvements brusques, de lumière vive, on enferme en soi le silence, comme un oiseau mis en cage de peur qu’il ne s’échappe. Et quand une porte dérobée se dévoile et que la liberté t’appelle du fond de l’ombre, une angoisse soudaine te coince les tripes, te serre la gorge rendant difficile la moindre inspiration, de peur d’entendre aller et venir en toi le souffle de vie.

Et peu à peu, tu apprivoises ce silence, tes muscles se relâchent, tu désserres les poings, une tension oubliée s’échappe de tes épaules et dans un long soupir tu sens à nouveau ta poitrine se soulever lentement tandis que tout au fond, en sourdine, tu perçois le chant des oiseaux et la douceur du vent balayant les champs.

 

cuilleresJusqu’à mes 15 ans, je passais tous mes étés à notre chalet à Venise-en-Québec. À cette époque-là, ce n’était pas la responsabilité des parents d’occuper les enfants, on devait inventer nos propres activités. Étant en bordure du lac, forcément, beaucoup d’entre elles étaient aquatiques. Selon les jours, la température, la force du vent et des vagues, c’était soit des balades en dériveur, en chaloupe à rame ou à moteur, la pêche, la baignade ou la plongée en apnée. J’aimais beaucoup plonger. Seul ou avec des amis. Les matins sans vent, quand le soleil était encore bas dans le ciel, j’aimais plonger au bout du quai municipal. Le lundi était le jour idéal pour découvrir des trucs perdus par les pêcheurs du weekend. Pieds et torse nus, en maillot, une serviette autour du cou, palmes, masque et tuba dans une main et mon coffre à pêche dans l’autre, je me rendais à l’extrémité du quai, situé à quelques minutes de chez moi. En début d’été, j’avais les pieds plus sensibles aux petites roches et je préférais marcher en bordure des pelouses, mais rapidement ils s’endurcicaient et je n’y pensais même plus. Le corps s’adapte rapidement à un nouvel environnement.

Le quai municipal en forme de T fabriqué en ciment, à une autre époque, mesurait environ 100 mètres. Il était interdit aux voitures de sorte que c’était toujours paisible. Situé transversalement au bout de la baie, il était en eau relativement peu profonde et on pouvait apercevoir à l’occasion en longeant le bord,  des perchaudes, crapet-soleil, achigans, écrevisses, plus rarement des tortues ou des brochets. A quelques reprises, j’ai aussi pu observer du côté gauche du quai, où j’aimais moins plonger parce que l’eau était couverte d’algues, des poissons mythiques tel le poisson-castor ou le poisson armé qui ressemblaient tous deux à des espèces quasi-préhistoriques, aujourd’hui disparues de la région.

Je plongeais surtout pour trouver des hameçons, plombs ou cuillères de façon à garnir mon coffre à pêche. Les cuillères les plus communes étaient les rouge et blanche. On les utilisait surtout pour pêcher le brochet. Parfois, quand la chance tournait, je tombais sur un rapala, cuillère ressemblant davantage à un méné. La rareté en faisait la valeur. J’en avais peu dans mon coffre.

prehistoL’eau était toujours un peu froide quand on y entrait, surtout en début d’été et il fallait quelques minutes pour que mon corps s’y habitue. Également, avant d’enfiler mon masque, je le mouillais et je crachais sur la vitre intérieure. C’était la méthode la plus efficace pour éviter qu’il ne s’embue à cause de la température plus froide en profondeur. Chaque plongée sous la surface durait de 30 secondes à une minute. en quelques coups de palmes j’étais au fond. La profondeur, n’excédait pas 2,5 mètres. Il n’était donc pas nécessaire de se décompresser les tympans en bouchant son nez en soufflant de l’intérieur. Cela simplifiait les montées et descentes répétitives.

Sous l’eau la couleur était plutôt terne et uniforme. Elle variait du beige-sable aux couleurs brun-verdâtre des pierres. Au bout du quai, le fond était couvert de roches empilées de façon anarchique les unes contre les autres. C’était des pièges où beaucoup de pêcheurs devaient, à regret, se résoudre à couper leur ligne et laisser leur appât coincé-là. Ce qui faisait leur malheur, faisait par contre mon bonheur. Avançant lentement tout en scrutant le fond, je recherchais les bouts de fil à pêche flottant librement entre les eaux ou déposés plus loin sur le sable blond. Quand j’en trouvais un, je le suivais des doigts jusqu’au bout, devant parfois introduire la main dans des cavités sombres pour détacher ma trouvaille avant de remonter à la surface. Quand je mettais la main sur quelque chose, la plongée était toujours un peu plus longue, parce que je voulais terminer le travail avant de remonter victorieux avec les poumons en feu. Je sortais ensuite de l’eau et m’assoyais sur le bord du quai où j’avais laissé mon coffre et ma serviette. Je remontais mon masque plus haut sur ma tête et évaluais ma découverte. Avec un petit canif, je coupais le résidu de fil et déposais l’appât dans un petit casier de mon coffre auprès de ceux qui lui ressemblaient. Ce même coffre, me permettait d’autres jours, de partir plus loin au large en chaloupe pour pêcher et il m’arrivait aussi, à mon tour, de perdre à regret, l’un ou l’autre de mes précieux appâts. Ça faisait partie du jeu.

quai

Étranges voisins

Publié: 26 juillet, 2018 dans Écriture, psychologie, Société

bikerJe demeure au même endroit depuis 30 ans. Il y a des voisins que je connais, d’autres que je salue et d’autres encore, que j’appelerai ces étranges voisins. Je ne leur ai jamais adressé la parole, même pas un signe de tête et pourtant, je ne peux m’empêcher de leur inventer une vie.

Celui-là, par exemple. Dans la soixantaine, pas très grand ni très corpupent, mais qui se déplace comme s’il était un grizzly. Il a de multiples tatouages aux deux bras et une longue crinière blanche qu’il attache en queue de cheval. Il porte toujours une casquette, sans doute pour cacher sa calvitie frontale. Je le vois partir travailler à tous les matins, avec sa boîte à lunch, à peu près à la même heure que moi. Il conduit une voiture américaine anonyme et de couleur neutre. Le soir, par contre, durant l’été, il va sortir de son garage une rutilante corvette décapotable pour aller on ne sait où. Il a aussi deux motos. Une moto de route beige anonyme, du genre de celles que conduisent les grand-pères tranquilos et il a aussi une harley bleu ciel, peinte à la main avec la fourche avant surélevée. Il sort peu sa Harley et surtout quand la nuit est tombée ou à quelques rares occasions durant les weekends. Un soir, je l’ai vu quitter en pétaradant doucement. Il portait une veste de cuir noir, sans manche au dos de laquelle figurait une inscription en blanc, que je n’ai pas eu le temps de lire, mais qui identifiait sans doute le club de moto ou de motards auquel il appartient. Son wifi, enfin je suppose que c’est le sien, est perceptible jusque chez moi et s’intitule « Biker ». Il est peut-être très gentil, mais j’ai comme quelques préjugés à établir des liens avec lui.

Pensée du jour

penséeCette année, dans mon jardin, entre les choux et les tomates, j’ai planté quelques pensées. J’ai été surpris un matin, de voir que des vérités sauvages avaient poussées tout autour. Les vérités poussent à l’état naturel, c’est bien connu. L’ennui, c’est qu’elles sont souvent un peu fades, surtout quand on les consomme toutes crues. Certains cuisiniers plus habiles, les pimentent et les aromatisent de différentes choses pour les rendre plus appétissantes, même s’ils en dénaturent un peu le goût. D’autres vont cultiver des variétés hybrides, mi-vérité, mi-mensonge. D’autres encore iront sans compromis vers les mensonges purs, cette variété inventée qui n’existent pas à l’état naturel. Ils sont agréables d’aspect et ont généralement un goût plus sucré, parfois un peu artificiel, qui deviendra rapidement addictif. Cependant, il faut être conscient que le mensonge exigent beaucoup d’entretien pour être maintenu. On doit aussi régulièrement désherber les vérités qui pousseront naturellement à sa base. C’est beaucoup de travail. Par ailleurs, le mensonge devient toxique quand on le consomme en trop grande quantité. Certains jardiniers négligents ont même carrément empoisonné la vie de leur entourage en leur servant des mensonges de mauvaises qualités. Aussi, j’ai décidé d’essayer de les consommer à l’état aussi naturel que possible et je réalise qu’on s’y habitue progressivement et qu’on en vient à l’apprécier, même toute crue.