Archives de la catégorie ‘Écriture’

Ma Rose

Publié: 24 juin, 2018 dans amour, Écriture, Réflexions

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

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Fonçant tête première vers la terre, la fusée rouge et blanche s’était enfoncée à moitié dans le sol de Central Park avec un angle de quarante-cinq degrés. Ouvrant une porte sur le côté du fuselage, un petit bonhomme en sortit pieds nus en époussetant sa chemise de nuit et en secouant ses cheveux bouclés. Tournant son regard vers le ciel, il leva les bras en signe de victoire et éclata d’un rire clair et communicatif. Sans se soucier des sirènes de plus en plus fortes et des nombreux curieux qui s’étaient attroupés, il parti ensuite sans se presser entre les grands arbres et disparu peu à peu sous les feuillus. Des témoins dirent plus tard l’avoir vu faire un arrêt devant l’obélisque de granite rose installé près du Metropolitan Museum of Art, pour lire avec intérêt la surface couverte de hiéroglyphes. Ensuite, il semble qu’on perdit sa trace.

Des militaires fortement armés intervinrent rapidement, établissant un périmètre de sécurité autour de la fusée, contrôlant la foule et ne laissant personne quitter le parc sans les avoir d’abord questionné sur ce qu’ils avaient vu et entendu. Dans le rapport, on indiqua qu’un enfant blond, d’environ huit ans, peu vêtu et pieds nus avait quitté l’engin spatial pour se diriger vers l’est. Promptement, on organisa des patrouilles pour localiser l’étranger.

Pas très loin, au sixième étage du Lenox Hill Hospital, dans la chambre 6040, Rose, toute frêle s’était enfin endormie. La morphine avait calmé suffisamment ses douleurs pour lui donner un petit répit, lui permettre de respirer plus aisément et reprendre un peu de force. L’heure de la libération approchait, mais confiante, elle attendait patiemment son prince qui en rêve, lui avait promis d’être là pour la ramener à la maison. Et puis au loin, en sourdine, à travers le brouillard qui engourdissait son esprit, elle entendit un rire familier. Elle ouvrit laborieusement les yeux. Il était là, petit bonhomme souriant, lui tendant la main.

– Viens, lui dit-il gentiment, c’est l’heure de rentrer.

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

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Crédit photo: © Pille Kirsi

Je les avais aperçus une première fois, alors qu’on vivait une forte période d’incertitude. Cette année-là, j’étais plutôt inquiet de l’ambiance générale qui s’était installée au sein de la population. L’humanité glissait progressivement vers le chaos et de jour en jour, les peuples se dressaient un peu plus les uns contre les autres. Ils érigeaient des murs pour protéger leur frontières, assurer leur autonomie et défendre leurs ressources, ils proclamaient toujours plus fort leurs particularités et différences pour mieux distinguer l’intrus, pour identifier l’ennemi, le cibler et l’exclure du nous. Mon grand-père m’avait mis en garde à l’époque des méfaits de ces multiples désaccords, des menaces à peine voilées et des conflits répétés qui échauffent peu à peu les esprits et font progressivement naître de terribles guerres. Il m’avait expliqué comment la haine s’insinue subtilement dans le coeur des hommes pour que vienne un temps où la seule option possible ne soit l’affrontement. Il m’avait raconté comment ces combats pour l’emporter ne font toujours que des perdants, comment ils révèlent et alimentent la part sombre de chaque être, comment ils jettent un voile obscur sur des générations et des générations à venir par une rancoeur transmise à nos fils et à nos filles. La guerre, disait-il, divisera toujours les hommes et ne laissera jamais que des pleurs et des pauvres encore plus pauvres de tout. C’est dans ce contexte que je les avais observés la première fois.

Arrivés de nulle part, d’imposants voiliers avaient parcouru le ciel de chacune des villes et des cités et s’étaient posés au sommet des arbres. Ils ressemblaient à s’y méprendre à des oiseaux, volaient et chantaient comme des oiseaux, mais ceux-ci, m’avait dit mon grand-père, étaient d’une race à part, d’une espèce sacrée. C’était des oisanges. On les avait envoyés pour redonner du poids à la lumière, pour faire pencher la balance avant qu’il ne soit trop tard, pour infléchir les choix et les décisions de ceux qui doutaient encore, en leur murmurant doucement, sous le couvert de chants mélodieux, des paroles apaisantes, des pensées rassurantes, en leur rappelant ce qu’ils sont et ont toujours été, en réveillant en eux la bienveillance et la tolérance qui s’étaient temporairement endormies, endurcies et ensevelies sous une souffrance imaginaire. Par ces murmures bienfaisants, peu à peu, ils avaient ouvert leur coeur à nouveau, les mains s’étaient tendues, les visages adoucies, éloignant ainsi la menace qui pesait alors sur l’humanité toute entière. Puis, comme ça, un petit matin, dans un bruissement d’ailes, les oisanges étaient simplement repartis d’où ils étaient venus. Mission accomplie.

Tendez l’oreille à leurs chants, observez bien la cime des arbres et sondez vos coeurs aux bienfaits de leurs murmures, car ils sont là, maintenant. Les oisanges sont revenus.

Pour l’atelier « À vos clavier #8 » d’Estelle, rédiger avant la fin juin un texte contenant le dicton suivant: « Le temps qu’il fait en juin le trois, sera le temps de tout le mois. »

Storm

En ouvrant l’œil je constate que l’écran du réveil est éteint. Zut, pas d’électricité! J’étire le bras pour consulter mon cell. Ouf, je ne suis pas en retard au moins. J’entends la pluie battre violemment contre la fenêtre et en ouvrant les rideaux, je découvre un ciel menaçant, presque noir et un vent d’enfer qui souffle à écorner les bœufs. Misère, me semble qu’ils annonçaient du beau temps aujourd’hui. J’ouvre l’appli météo, qui affiche en Pop-Up ce dicton ridicule: « Le temps qu’il fait en juin le trois, sera le temps de tout le mois. » Je me demande qui a eu la brillante idée de publier à tous les jours ces dictons aussi irréalistes qu’inutiles. D’ailleurs, si je me fie au temps qu’il fait maintenant, ils sont, encore une fois, complètement dans les patates. Complètement! Ils prédisaient et prédisent toujours du beau temps aujourd’hui!!! On a beau investir des millions dans ces super-calculateurs et leurs modèles à la con qui évaluent précisément la force du vent, la position, la densité actuelle et future des nuages, ils n’arrivent même pas à prédire correctement la météo de la journée même. C’est nul à chier! On y arriverait mieux et à moindre coût avec des observateurs de terrain 24/24 sur tout le territoire et en plus ça créerait de l’emploi. Eh merde, on s’en fout, faut que j’aille bosser moi. Je me douche rapido à l’eau froide (Brrrr, Grrrr) et ensuite, me regardant dans la glace, je prends trois longues et profondes respirations et me force à afficher mon plus beau sourire. Puis, lentement, j’enfile mon uniforme de Yogi L’Ours et prend la tête sous mon bras. Voilà, je suis prêt. Beau temps, mauvais temps, faut faire rire les enfants.

 

Le syndicat

Publié: 3 juin, 2018 dans Écriture, psychologie, Réflexions, Société

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo (prise par Laurent Brisson), écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

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Je ne sais plus trop où les mettre. À chaque jour, il en apparaît une de plus et j’en ai déjà quarante-deux. Génétiquement elles sont identiques, j’ai fait vérifier. Cependant, elles ne sont pas toutes au même stade de leur développement. Visiblement, on les relâche quand elles sont âgées entre 5 et 7 ans. Cette variété de jeunes filles est vraiment invasive, c’est à se demander pourquoi ils en produisent autant. Parfois, la quantité indique une variété détenant des atouts particuliers que l’on souhaite répandre, mais parfois aussi, c’est simplement un vide-grenier pour une expérience non concluante. Ce matin, par exemple, j’en ai reçu deux d’un coup. La montgolfière s’est posée un peu plus loin dans le champs avec ces deux petites nichées dans la cuve qui leur tenait lieu de nacelle. La plus jeune frissonnait et semblait résignée, mais l’autre paraissait frondeuse et avait la prestance, ce port de tête des meneuses. À ses lèvres légèrement pincées on devinait qu’elle était de celles qui ne s’expriment pas les premières. Je les ai menées à l’ancienne grange aménagée pour elles. Un sourire est apparu sur le visage de la plus petite en apercevant ses sœurs de sang, mais la plus âgée s’est contentée de porter un regard circulaire, comme pour évaluer les forces en présence. Elles n’ont pas de nom. Elles se reconnaissent au numéro tatoué derrière leur épaule droite. Celle au tempérament plus rebelle porte le 44, un numéro double comme celui que s’attribuent les joueurs étoile au sein des équipes sportives.

***

Pas de montgolfière ce matin. C’est peut-être terminé. Il serait temps, parce que ça fait tout de même pas mal de bouches à nourrir. Les petites semblent s’organiser autour de 44. C’est toujours intéressant de voir comment réagissent les individus au sein d’un groupe. Au départ, elles étaient plutôt craintives, méfiantes et restaient chacune dans leur coin quand j’arrivais le matin avec une petite nouvelle, mais au fur et à mesure que passaient les jours, elles ont commencé à se regrouper naturellement pour accueillir la nouvelle venue. Il s’est donc formé une sorte de communauté où elles se reconnaissent des affinités et une parenté affective, mais le groupe est resté relativement désorganisé, sans hierarchie précise et se pliant se bonne grâce aux règles imposées. Ce matin, je sens que c’est différent. L’arrivée de 44 semble avoir concrétisé quelque chose. Quand je leur ai apporté à déjeuner, elles étaient en demi-cercle et 44 était au zénith. C’est significatif. Elle s’est avancée la première pour prendre son bol de gruau et m’a remercié d’un signe de tête, mais sans sourire pour autant. Au moment de quitter, j’ai entendu derrière moi une voix exiger avec fermeté: « Demain, on veut des fruits dans notre gruau! ».

Pour le défi  « À vos claviers #7 » du mois de mai sur le site L’atelier sous les feuilles, il fallait proposer une recette. Pas une recette de plat cuisiné, mais un autre genre de recette, soit une recette pour être heureux ou recette pour devenir une super-héros.  Pour ma part, je sais déjà comment faire pour les deux précédents, alors je me contenterai de la pousse des tomates.

J’aime les tomates. J’en mange à tous les matins. Mes préférées sont d’une variété ancienne, les noires de Crimée. Depuis l’année dernière, j’ai commencé à entretenir les plate-bandes de Josée, parce qu’elle n’en a plus la force. Je n’y connais rien en plantes et fleurs, mais avec ses judicieux conseils je m’en tire pas trop mal.

Après avoir fait retirer un arbuste qui était malade, il y avait un espace de libre dans une des plate-bandes. Plutôt que d’y replanter d’autres plantes ou fleurs, j’ai décidé d’y faire pousser des tomates. Comme pour le reste des plate-bandes, je n’y connais absolument rien sur la pousse des tomates et la spécialité de Josée c’est les fleurs, les bulbes et les vivaces, alors j’ai dû me tourner vers internet pour en apprendre un peu plus.

Ainsi, j’ai lu que dans ma région, les plants de tomates ne doivent pas être plantés avant le début juin, pour éviter tout risque de gel au sol (Eh oui, c’est comme ça au Québec).  On doit ensuite laisser à chaque plant une superficie d’environ un mètre carré parce que les plants de tomates prennent pas mal de place en grandissant . Le sol doit être creusé sur 20 centimètres de largeur et environ 15 de profondeur pour chaque plant. Il est recommandé de creuser l’un des côtés à 45 degrés, de placer le plant couché au départ et couvrir ensuite une partie de la tige. Rapidement, paraît-il, le plant se redressera de façon naturelle et la partie ensevelie créera de nouvelles racines pour mieux s’implanter dans le sol. La terre noire est déconseillée pour remplir le trou. On recommande plutôt du compost commercial ou artisanal. Il faut aussi recouvrir le tout de paillis, de façon à conserver l’humidité du sol et également éviter que des mauvaises herbes ne s’implantent à proximité. Il faut aussi éviter de laisser les feuilles toucher le sol parce que c’est un vecteur courant de transmission de maladies pour le plant. On doit arroser à tous les jours, avant l’apparition des petites fleurs blanches et par la suite, on arrête complètement l’arrosage. Il est cependant recommandé de n’arroser que la base du plant et non les feuilles. Il faut aussi penser à installer une cage à tomate. C’est un sorte de grillage d’environ 48 centimètres de hauteur, qui sert de guide au plant lorsqu’il grandit et se remplit de fruits relativement lourds pour les tiges.

Voilà, c’est mon plan d’actions de façon générale. Pour le compost, ça tombe bien, parce que depuis une dizaine d’années, chez moi, on composte tous nos résidus végétaux. La section de notre bac qui a été laissée au repos depuis l’année dernière contient donc une bonne quantité de terre compostée que je pourrai utiliser. En plus, comme on composte également les coquilles d’oeuf, ça sera utile pour éloigner les limaces. Pour l’arrosage, j’ai pensé installer un système d’irrigation goutte-à-goutte qui soit directement connecté à notre bac collecteur d’eau de pluie que Josée m’avait fait installer il y a quelques années. Ainsi, les plants ne seront arrosés qu’à la base et en continue sans que je n’ai à y voir personnellement à tous les jours. On peut appeler cela de la paresse ou de l’ingéniosité ou peut-être un peu des deux :). Je pense que trois plants de tomate seront suffisants pour combler ma consommation régulière, mais l’expérience me le dira éventuellement.

J’ai trouvé des plants de tomates noires de Crimée, comme je le souhaitais.  La période de maturation est d’environ 74 jours, alors, en principe,  j’aurai mes propres tomates quelques part à la mi-août. Donc, à suivre.

 

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

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– Hey Cath, viens voir ce que j’ai trouvé?

Charles apparut là-haut dans la pénombre, cadré par la trappe d’accès au grenier. Il tenait entre ses mains un coffre couvert de poussière.

– Wow, dit Catherine, c’est quoi ça?

– Viens m’aider à le descendre, je veux voir ce qu’il contient, lança Charles, fébrile.

Catherine tint l’escabeau, tandis que Charles descendit prudemment du grenier. Il alla déposer le coffre sur la table du salon et Catherine vint le rejoindre avec un chiffon pour dépoussiérer la trouvaille. Le coffre de bois sombre était abondamment verni et semblait très ancien avec ses ferrures bronze laiton et ses poignées de cuir qui sentaient une époque révolue.

– Il est magnifique, s’exclama Catherine.

Le couvercle bombé couina quand Charles le souleva doucement. Il sourit, satisfait qu’il ne soit pas verrouillé, mais rapidement la déception se lut sur son visage. Il ne contenait que quelques livres, des herbiers. Rien d’autre.

– « Louise D. 1898 » lut Charles d’un ton neutre en prenant un des livres. Dommage, c’est pas aujourd’hui qu’on va devenir riche ma belle Cath!

– Laisses-moi regarder, dit Catherine en lui subtilisant l’herbier des mains et s’assoyant sur le canapé tandis que Charles continuait d’inspecter le coffre, se demandant s’il pourrait en tirer un bon prix.

Tournant les pages jaunies, sèches, rigides et légèrement ondulées, Catherine réalisa rapidement que l’herbier n’avait rien de conventionnel. Louise D, n’avait pas cherché à répertorier plantes ou fleurs dans son herbier, mais plutôt des souvenirs, des pensées volées, des moments de vie qu’elle avait voulu figer dans le temps. Sur chaque page, une fleur maintenant sèche et rabougrie était accompagnée d’un texte, magnifiquement calligraphié, dont le choix et la musicalité des mots, laissait flotter en elle, un subtil parfum de bonheur. Plus qu’un herbier, c’était un journal poétique intime qui au départ, avait dû être superbement enrichi par le parfum des fleurs. À la dernière page, ce poème prophétique venu d’une autre époque:

Comme un oiseau léger, la main de l’indiscrète
Preste, et pourtant sans hâte, erre, et tourne au hasard
Les vieux papiers jaunis, et la boîte secrète
Aux tendresses gardées ; rien n’échappe au regard.

Et railleuse d’abord, la fillette examine
Ces lettres du passé, ces choses d’autrefois,
Relit des bouts de phrase en souriant, mutine,
Et ces fleurs desséchées et ces tendres émois.

De tout cela, très doux, un parfum vague émane,
Subtilisé dans l’air, chypre mêlé d’iris,
Une odeur d’ancien temps, de rose qui se fane,
Essence de Cythère et bouquets de Chloris.

Dentelles embaumées fleurant la bergamote,
Gants tout imprégnés d’ambre et sachets d’oliban,
Evoquant ce Jadis qui dansait la gavotte,
Gracieux et poudré, dans un salon d’antan.

L’enfant que le parfum troublant du coffre enivre
Ouvre un petit écrin d’aspect mystérieux ;
Il lui semble sentir tout ce passé revivre,
Respirer doucement d’un souffle harmonieux.

*Tiré du recueil Fleurs d’exil de Fernand Prévost de Belvaux

Pour l’atelier d’écriture de Leiloona. En s’inspirant d’une photo de Vincent Hequet, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

« Mon trésor est sous l’épouvantail et celui qui saura le découvrir héritera de tout sans partage ».

31062223_10155593023054952_8668365303324868608_oEn ce matin pluvieux du 2 mai, à 5h30, le notaire venait ainsi de dévoiler l’essentiel du testament de Serge Vallières à ses proches encore tout endormis et plutôt frustrés d’avoir dû se lever si tôt. Ils étaient onze en tout, un frère, deux soeurs et leur famille respectives, tous avides, de voir quelle partie de l’héritage leur reviendrait. Tel qu’indiqué dans les dernières volontés du défunt, le notaire les avait tous convoqués au dévoilement du testament dans la maison ancestrale pour 5h30 précisément. La lecture du notaire fut suivi d’un long silence.

– Mais qu’est-ce que c’est que ces naiseries, c’est tout? dit Gilbert, le frère de Serge?

– C’est tout, répondit le notaire. La totalité des possessions de Serge Vallières iront de droit et en totalité à celui d’entre vous qui saura démontrer que le trésor trouvé sous l’épouvantail correspond dans son entièreté à la description que m’en a laissé M.Vallières sous pli confidentiel.

– C’est complètement ridicule, s’exclama Gilbert en bougonnant. À notre âge en plus, nous faire déplacer si tôt pour une course au trésor. J’en reviens pas. C’est ben mon frère ça!

– Tais-toi donc Gilbert, lui répondit sa soeur Henriette, on sait tous que ce n’était pas le grand amour entre Serge et toi. Tu espérais juste venir et repartir avec ta part du gâteau, on le sait tous.

– Et pas toi, je suppose? retorqua Gilbert.

Un lourd silence s’installa un moment dans la pièce. Puis, les chaises se mirent à gratter le sol alors que l’idée faisait tranquillement son chemin dans les esprits des uns et des autres. La ferme ancestrale, les terres, les équipements agricoles et la magnifique demeure parfaitement entretenue, tout cela valait des millions et un seul d’entre eux en deviendrait l’unique propriétaire, « hériterait de tout sans partage ». un seul! Il suffisait d’être celui-là pour du coup devenir instantanément millionnaire.

– Je resterai ici jusqu’à ce soir tel que voulu par M.Vallières, annonça le notaire. Vous aurez jusqu’à 23h pour venir me faire part vos découvertes. Si personne n’y parvient avant l’échéance annoncée, la ferme et toutes ses possessions seront vendues et les fonds recueillis seront remis à l’hôpital Ste-Justine. Voilà, c’est tout, bonne chance à tous!

Un peu ébranlés par la tournure des événements, ils se levèrent dans un brouhaha de chaises, frère et soeurs se regardant avec une certaine animosité. Gilbert, sa femme et leurs trois filles s’isolèrent dans un coin de la pièce en chuchotant, paufinant sans doute leur stratégie et évaluant leur chance de l’emporter dans cette impensable course au trésor. Henriette, son mari et leurs deux fils, sans perdre de temps s’étaient déjà précipités à l’extérieur, en direction du garage à la recherche de pelles pour le plus rapidement possible, localiser l’épouvantail et creuser le sol pour en extraire le trésor. Juliette, l’autre soeur de Serge, toute menue, était restée sans bouger sur sa chaise, tandis que Julien, son fils, écouteurs sur la tête, écoutait calmement sa musique les yeux fermés en tapant légèrement du pied. Après quelques minutes de discussion dans le coin, Gilbert sorti à son tour à grands pas, suivi de son clan.

S’étonnant que Juliette n’ait émis aucun commentaire et n’ait pas bougé d’un iota, le notaire voulu la sonder.

– Vous semblez désemparée, Mme Valllières. Ne tenez vous pas, comme les autres à participer à cette curieuse course au trésor et possiblement hériter des biens de votre frère?

– Je ne suis pas désemparée du tout, répondit Juliette. Je connais très bien mon frère Serge et je suis persuadée que toute cette mise en scène n’est qu’une vaste blague et qu’il avait déjà tout prévu.

– Que voulez-vous dire?

– Contrairement à Gilbert et Henriette, mon fils Julien et moi venons souvent visiter Serge à la ferme qu’il a hérité de papa. Je connais très bien cette terre et les méthodes de Serge. Julien lui donnait d’ailleurs un coup de main à tous les printemps pour notamment installer à tous les 10 mètres de vieilles retailles de tissu battant plein vent pour éloigner les oiseaux migrateurs. Avez-vous une idée du nombre d’épouvantails que ça représente, dit Juliette avec un petit sourire en coin.

– Ça doit en faire beaucoup en effet, répondit le notaire, songeur.

– Il n’y pas de trésor sous les épouvantails M. le notaire, j’en suis persuadée. Serge avait probablement déjà prévu léguer son héritage à l’hôpital Ste-Justine, voilà tout. Il a juste voulu nous faire une dernière blague pour rigoler un peu là d’où il est. Allez, viens Julien, dit Juliette à son fils. On va aller prendre un café à la cuisine pendant que ces clowns s’amusent à retourner la terre.

À l’extérieur, il y avait en effet beaucoup d’activité. Henriette et sa famille, tous armés de pelle creusaient avec acharnement sous l’un ou l’autre des innombrables épouvantails qui s’étendaient jusqu’au bout de la terre. Gilbert, plus fin renard (ou paresseux, c’est selon), avait pour sa part démarré le tracteur à pelle rétro et avançait à un rythme régulier, creusant d’un coup de pelle, un trou de bonne profondeur et passant aussitôt à l’épouvantail suivant, tandis que sa femme et ses filles observaient attentivement la terre éventrée à la recherche d’un coffre ou toute autre forme de trésor. Jusque tard le soir, ils retournèrent la terre en tous sens, sans trouver le moindre trésor, comme l’avait justement prédit Juliette.

Alors que la nuit était déjà quasiment installée, sales et exténués ils revinrent au salon là où les attendait le notaire. Juliette et son fils étaient tout de même restés pour assister au dénouement final.

– Il est 22h50, annonça le notaire et personne d’entre vous n’est venu me présenter ses découvertes. N’avez-vous rien trouvé?

– Serge était complètement fou, s’exclama Gilbert. Avez-vous idée du nombre de trous que l’on a creusé aujourd’hui? On a quasiment labouré toute la terre sans rien trouver. Je me demande d’ailleurs s’il y a vraiment un trésor là-dessous.

– Que va-t-il donc arriver maintenant, M. Le notaire, dit Henriette. Allez-vous vraiment vendre la terre ancestrale au plus offrant et donner notre héritage à un hôpital?

– Faute de m’avoir présenté le trésor, ce sont en effet les dernières volontés de M. Vallières, répondit le Notaire et mon rôle consiste à les faire respecter.

Du fond de la salle, Julien leva la main, comme pour demander le droit de parole.

– Oui, jeune homme, vous avez quelque chose à dire?

– Heu oui…en fait, j’ai réfléchi un peu à tout cela aujourd’hui et je me suis dit que ça n’avait aucun sens que Mononc’ Serge ne veuille pas conserver la ferme dans la famille, parce que la terre, c’était tout pour lui, c’était sa passion, sa vocation, sa vie et au fond, en y repensant, je me suit dit que ce que Mononc’ Serge voulait peut-être nous dire, c’est qu’en réalité, son trésor le plus cher est bien sous l’épouvantail, il est en fait sous tous les épouvantails, parce que son trésor, c’était sa terre tout simplement. Voilà ce que je voulais dire.

Souriant et étonné de ce dénouement de dernière minute, le notaire s’exclama:

– Bien vu jeune homme et c’est exactement ce que Serge Vallières avait inscrit sous pli confidentiel. Je vous invite d’ailleurs tous à venir le vérifier par vous-même.

Maugréant, sales et fatigués, ils se levèrent pour constater la véracité du document et la description que faisait Serge de sa terre.

Julien hérita donc de toute la propriété, incluant une terre presqu’entièrement labourée et prête à recevoir les premières semences du printemps.