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Fleur du matin

Publié: 7 octobre, 2017 dans Écriture, Bonheur, Juste du bonheur, L'essentiel

fleurDuMatinJe n’arrivais pas à dormir cette nuit, alors je suis sorti dans le jardin pour regarder le ciel. Pour toi, j’aurais décroché la lune, mais comme elle n’y était pas, je me suis contenté d’une étoile, en souhaitant qu’un bonheur moins lumineux et plus lointain arrive tout de même à gagner ton coeur. Il me fallu donc choisir l’une d’entre elles et je me mis alors à observer attentivement le ciel. Mes yeux s’habituant à l’obscurité, je découvris une abondance insoupçonnée d’étoiles, dont certaines étaient à peine visibles aux abords des plus brillantes qui m’appelaient à les décrocher elles plutôt qu’une autre. Moi, Moi, disaient-elles, d’une voix forte dans ma tête, détournant mon attention de ces discrets points lumineux qui s’exprimaient faiblement à leur côté. Curieux et attiré par ce qu’on voulait me cacher, je pris mes jumelles pour observer de plus près ces toutes petites derrière les grandes et à mon grand étonnement, j’en découvris d’autres encore, plus petites et plus lointaines, si petites en fait, qu’on ne les distinguait pas à l’oeil nu. L’univers est ainsi fait me dis-je, accrochant le regard avec du tape-à-l’oeil et masquant une réalité sans fin, plus riche et toujours plus lointaine. Aussi, jusqu’au petit matin, j’ai observé le ciel, hésitant à en décrocher une plus qu’une autre et finalement, le soleil levant vint les masquer toutes, petites et grandes. En baissant les yeux, je remarquai une fleur magnifique qui s’était tournée vers moi et m’approchant, j’en vis une autre plus discrète et plus petite mais toute aussi jolie qui m’observait timidement et ce fut elle que je cueillis pour t’offrir à ton réveil.

Crédit photo: Fleur du matin

j’ai une mémoire sélective qui met beaucoup d’emphase sur les bons moments et qui tend à diminuer l’importance des moins bons. On pourrait parler d’aveuglement volontaire, mais ce n’est pas vraiment volontaire, je suis juste comme ça. Ces jours-ci, j’ai le sentiment qu’on a eu un été formidable après cette dizaine de jours de soleil intense et ces températures qui dépassent de 10 degrés la normale saisonnière. L’été s’étire comme jamais et c’est vraiment plaisant. Ça me réconcilie avec l’été et je suis maintenant prêt pour l’automne.

Ce weekend, c’est le tour des petites fleurs couleur lilas de se faire belles. La semaine dernière, c’était les blanches. Je n’arrive toujours pas à retenir leur nom, mais bon, je ne pense pas qu’elles m’en voudront. Ces fleurs font par ailleurs le régal des papillons d’automne, Monarques et Belle Dames qui sont anormalement nombreux cette année. C’est quand même plus jolie et moins agressant que les coccinelles qui nous envahissent durant une courte période à tous les automnes depuis 2 ou 3 ans.

Je demeure encore étonné de voir comment Josée avait si bien pensé le choix et la localisation de toutes ces fleurs autour de la maison. D’avril avec les perce-neige jusque tard en automne, tour à tour, toutes sortes de fleurs de différentes en couleur et formes connaissent leur moment de gloire là où elle l’avait planifié. Et c’est un travail qui a été fait essentiellement avec des plantes vivaces, de sorte qu’elles reviennent d’année en année sans qu’on ait besoin de replanter quoi que ce soit. Impressionnant, vraiment, c’est comme une oeuvre d’art, sculptée à même la vie.

LeTempsDimanche dernier, je m’étais promis de faire certains travaux autour de la maison. Vider, nettoyer et remiser le baril récupérateur d’eau de pluie, grimper pour inspecter la toiture avant que ne viennent les temps plus froids, nettoyer les gouttières des débris accumulés durant l’été et enlever, sur recommandation de Josée, ces plantes devant la maison et dont j’oublie le nom et qui ne sont, semble-t-il, pas à la bonne place.

Mais le soleil était magnifique, comme ces journées de fin d’été où il ne fait ni trop chaud, ni trop froid et qu’on peut, profiter de cette lumière enveloppante. Installé derrière la maison dans une chaise de camping, visage tourné vers le ciel et yeux fermés, j’écoutais une émission de science de Radio-Canada sur mon Ipod Nano tout en remplissant mes piles biologiques pour faire le plein de vitamine D. Juste une minute encore, me suis-je dit.

Quand le temps nous manque, il devient précieux.

Il devient précieux parce qu’il marque un moment qui ne reviendra plus et lorsqu’on en prend conscience, tous nos sens se mettent en éveil pour en profiter au maximum.

S’il n’y avait pas d’échéance, on gaspillerait sans compter tout le temps qu’il nous reste comme si on était éternel.

Si ce n’est la vie elle-même qui vient nous fixer une échéance, il est parfois utile de s’inventer des projets, ne serait-ce que pour apprécier encore un peu plus tous les moments que l’on vit. En gestion, on définit un projet comme un effort de nature temporaire, ayant un début et une fin et visant à atteindre un objectif.

En fait, j’y pense, la vie elle-même n’est-elle pas un projet par définition?

Crédit image: y’…za. on Pinterest

Respecter le timing

Publié: 13 août, 2017 dans Bonheur, L'essentiel, motivation, plaisir

IMG_1236Je suis ponctuel. Depuis toujours. Arriver à l’heure (même un peu en avance) à une réunion, un rendez-vous, une rencontre est pour moi un incontournable.

Dans les dernières entreprises où j’ai travaillé, j’ai été surpris de constater à quel point certaines personnes, souvent des hauts dirigeants, n’arrivent pas à l’heure aux réunions. Ça donne évidemment un drôle de message aux employés quand on leur rappelle l’importance de respecter les échéanciers, parce qu’au fond, il s’agit de la même chose: Évaluer le temps imparti à une tâche et s’organiser pour le respecter.

Pour ma part, si je suis l’hôte de la réunion, je débute à l’heure prévue, même s’il manque des participants (peu importe qu’il soit haut dirigeant ou pas) et je termine à l’heure prévue. Je considère que c’est une question de respect pour les autres qui ont probablement d’autres activités prévues après la rencontre.

Pour les rendez-vous chez le médecin, alors là, on n’y peut pas grand chose. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé de passer à l’heure prévue, mais dans mon cas c’est exceptionnel. Je ne me rappelle même plus si ça s’est déjà produit. Il faut dire que dans un système public comme le nôtre au Québec, le client, c’est-à-dire celui qui paie directement le médecin pour le service, c’est n’est pas le patient, mais plutôt le gouvernement. Comme dans toute entreprise, on soigne d’abord la relation avec ses clients et le gouvernement veut contrôler et limiter les coûts, alors il n’est pas question que le médecin attende son patient en retard. On cédule donc les patients 15 voire 30 minutes plus tôt pour s’assurer qu’ils soient là.

Moi qui ai l’habitude d’arriver 15 minutes en avance, forcément j’attends plus souvent qu’à mon tour, mais que voulez-vous, c’est plus fort que moi. Ça me mettrai vraiment mal à l’aise, d’arriver à 15h30 pour un rendez-vous à 15h15, même si au final le médecin ne me voyait qu’à 15h45. C’est un peu fou quand je dis cela comme ça, mais on ne se refait pas.

Chez le dentiste, c’est beaucoup mieux, parce que le système est privé. C’est moi qui paie, alors c’est moi le client. Si je ne suis pas satisfait du service qu’on m’offre, je peux aisément aller voir ailleurs, alors les bureaux de dentiste s’organisent en conséquence pour conserver leurs clients. Dans le pire des cas, chez mon dentiste, j’attends 5 minutes et quand ça se produit, on s’excuse du retard. Pas étonnant que je sois fidèle à mon dentiste depuis presque 20 ans, même s’il y en a un autre beaucoup plus près de chez moi.

Je me souviens qu’une fois, je devais aller me faire couper les cheveux et mon coiffeur pour homme habituel était en vacances. Je suis donc allé près de chez moi dans un salon de coiffure unisexe que m’avait suggéré ma conjointe. J’ai pris place sur la chaise de la coiffeuse avec près de 45 minutes de retard et mon rendez-vous était pourtant tôt à 10h00 le matin. J’avais trouvé cela inacceptable, et j’ai demandé à la coiffeuse si ça se produisait souvent ce genre de retard. Elle m’avait dit que c’était normal et que l’on passe toujours en retard dans les salons de coiffure pour dame. Sa réponse m’avait un peu étonné. Si on est systématiquement en retard, pourquoi ne pas simplement revoir les façon de faire et prévoir plus de temps pour chacune des rencontres. C’est un peu comme si la coiffeuse se dit que puisqu’elle est vraiment occupée durant toute sa journée, tout est correct. C’est conclure que son temps à elle est plus important que celui de ses clients. Enfin, je ne suis jamais retourné à ce salon.

Demain lundi, je débute un nouvel emploi. C’est mon 4ième emploi au cours des 6 dernières années. Cette fois, je pense que ce sera le dernier et je compte bien y travailler les 10 prochaines années, même si c’est ce que je disais pour l’entreprise que je viens de quitter. Il faut dire que dans ce cas particulier, c’était un choix familial. Les projets d’expansion internationale de cette entreprise m’auraient amené à voyager beaucoup plus au cours de l’année à venir. J’estimais que les voyages dûs aux acquisitions à l’étranger et au démarrage de nouvelles entreprises auraient requis de 5 à 10 semaines en voyages à l’étranger. Dans le contexte où ma conjointe fait face à un cancer difficile à soigner, je trouvais impensable d’être loin d’elle pendant de si longues périodes.

Tout cela pour dire que j’ai testé mon timing ce matin, en fonction de l’heure que j’ai prévu me présenter pour ce premier jour de travail. J’ai prévu être là à 8h. Il me faut 35 minutes pour me rendre sur place. Je voulais également avoir le temps de faire mon jogging, m’entraîner avec mon nouvel appareil de musculation (photo plus haut), déjeûner en lisant les nouvelles sur internet, en faisant le tour des médias sociaux (Facebook, Linkedin, blogues), pratiquer mon espagnol sur Duo Lingo, prendre une douche et m’habiller. En me levant à 5h30, je me suis dit que ça devrait être OK, mais je voulais tester mon estimation. En réalité, surtout si je veux déjeûner sans me presser, je constate qu’il me manque 15 minutes, alors soit je me lèverai à 5h15, soit j’alternerai jogging et musculation un jour sur deux.

 

Jardin de montagne Biologique

En revenant du village, j’ai aperçu cet homme inconscient au pied de l’arbre. Il semblait plutôt mal en point, alors je l’ai hissé sur ma brouette pour le ramener chez moi. En chemin, il ouvrit les yeux.

– « J’ai cessé de manger depuis 28 jours. » dit l’homme.

– Pas étonnant que vous soyiez si faible mon ami. Je vais vous amener à la maison et vous offrir à manger.

– La faiblesse du corps est parfois utile, souffla-t-il.

– Elle ne vous semble pas très utile pour l’instant en tout cas, vous tenez à peine debout. Vous vous sentirez mieux et vous penserez plus clairement après avoir mangé et repris des forces.

L’homme demeura par la suite silencieux tout le reste du trajet. J’ai pensé un instant qu’il avait perdu conscience à nouveau, mais il avait bel et bien les yeux ouverts. Il était sans doute simplement épuisé. Une fois à la maison, je l’ai aidé à s’installer sur mon fauteuil et je lui ai réchauffé un peu de soupe. S’il n’avait réellement pas mangé depuis 28 jours, il fallait y aller doucement. Je lui offris un bol qu’il accepta en me remerciant d’un petit signe de tête. Il mangea lentement et en silence.

– Alors, elle est bonne ma soupe? lui demandai-je.

– Oui, merci. Merci de votre hospitalité monsieur.

– Ce n’est rien. Mon nom est Simon. Comment vous appelez-vous?

– Je suis Jean.

– Enchanté Jean. Reposez-vous. Il va vous falloir un certain temps pour vous remettre sur pied. Vous pourrez rester ici le temps qu’il vous faudra. Au fond du couloir, il y a une petite chambre d’ami, vous pourrez vous y installer.

Dans les jours qui suivirent, Jean mangea avec appétit tout ce que je lui offris, mais outre les formules de politesse élémentaires, il demeura silencieux. Le huitième jour, alors que j’étais assis sur le balcon à fumer ma pipe, il vint s’asseoir près de moi.

– Je vous remercie encore Simon de m’avoir secouru, vous êtes un homme bon, me dit-il.

– Oh, vous savez, je me contente d’aider ceux qui en ont besoin. C’est tout naturel et puis ça me fait un peu de compagnie, même si vous n’êtes pas très bavard.

– J’étais là pour mon premier vol.

– Héhé, on dirait que l’atterrisage a été un peu brutal, me moquai-je gentiment.

– En effet, répondit-il, mais pas dans le sens que vous pensez répondit Jean gravement. Je ne me suis pas tombé de l’arbre, j’avais simplement posé mon corps au pied de celui-ci, après plusieurs jours de jeûne, pour effectuer mon premier vol extra-corporel. Il m’a été plus difficile que prévu de trouver le chemin du retour et quand j’y suis finalement parvenu, mon corps était devenu trop faible pour me porter.

– Tout cela me semble bien étrange, répondit-je avec un air étonné. Je ne suis pas certain de comprendre tout ce que vous me dites Jean, mais bon, l’essentiel c’est que vous alliez mieux et maintenant que vous êtes un plus volubile on pourra discuter. C’est agréable d’avoir un peu de conversation. D’ailleurs, je ne comprend pas pourquoi vous jeûniez. C’est important de se nourrir, sinon comment aurez-vous la force d’exécuter vos travaux quotidiens. Si je ne vous avais pas aperçu, gisant là au pied de l’arbre, je ne sais pas si vous vous en seriez remis.

– Vous avez raison, du moins en partie. Si on ne se nourrit pas, forcément au bout d’un certain temps le corps va s’affaiblir et on risque d’en mourir. Personnellement, je cherchais délibérément à affaiblir ce corps.

– Mais pourquoi donc, retorquai-je?

– Cela m’a permis de faire mon premier vol en solo et de comprendre tout le sens et la portée du mot décollage.

– Mais encore?

-L’âme est littéralement collée au corps physique. La plupart d’entre nous croient vraiment qu’il s’agit d’une seule et même entitée, mais il n’en est rien. Il y a ici ce véhicule soumis à des règles précises et là-bas l’essence de ce que nous sommes. Je le sais maintenant. Le jeûne m’a permis de me séparer plus facilement de cette enveloppe et retrouver ma vraie nature, libre des contraintes matérielles et temporelles propres à ce monde-ci. C’est un peu comme mourir tout en gardant intact le fil d’argent qui relie entre elles les dimensions physique et spirituelle de façon à pouvoir y revenir. D’ici, on ne voit pas clairement cette autre dimension, bien que les gens très sensibles vont la préssentir et parfois même entrevoir furtivement certains passages et passagers. De là-bas, on voit tout. La vision est beaucoup plus large. C’est un peu difficile à expliquer. C’est comme si on voyait simultanément ce qui est, qui était et ce qui sera. On est ici et partout à la fois. Il n’y a pas de déplacement physique, comme tel, on est partout où l’on souhaite être. Il suffit de le vouloir. On comprend alors qu’agir ou penser sont du pareil au même parce que cela conditionne ce qui vient et focalise nos choix sur certains chemins en éliminant les autres. Je ne sais pas si vous comprenez ce que je tente d’expliquer, mais de toutes façons vous y viendrez vous aussi.

– C’est un peu comme si vous me dites que vous avez visité le monde d’après, celui où l’on va une fois mort, c’est bien ça?

– Oui, c’est un peu ça.

– Mais alors, pourquoi ne pas simplement attendre de mourir pour y aller. Il me semble que la vie ici est bien agréable et mérite d’être vécue. C’est déjà assez difficile pour la plupart des gens de profiter de l’instant présent, si on peut être partout à la fois et en plus dans le passé, le présent et le futur en même temps, il me semble que l’on se complique inutilement la vie. Pourquoi vouloir faire ces drôles d’expériences. N’aimez-vous pas votre vie ici?

– Ce sont des recherches personnelles qui m’aident à comprendre la complexité du monde dans lequel on vit.

– Vous savez Jean, en tout respect, je ne vois pas les choses de la même façon. Si je veux comprendre comment mes légumes poussent dans mon potager, je préfère y être à tous les jours, voir leur progrès de croissance et les débarrasser des insectes nuisibles qui pourraient s’en prendre à eux. Je préfère cela à être à un autre endroit où on m’expliquerait comment cela se passe. Pour moi, c’est ça vivre et apprécier l’instant présent. Si je comprends bien ce que vous me dites, vous voulez visiter l’autre monde pour mieux comprendre le nôtre, mais pourquoi ne pas simplement concentrer toute votre attention ici-même, dans l’instant présent. Après tout, vous aurez amplement le temps de découvrir cet autre monde éventuellement. C’est comme si vous aviez besoin de comprendre combien tout cela est complexe et magique pour vraiment apprécier notre univers.

– Il y a du vrai dans ce que vous dites Simon. D’ailleurs, après avoir visité cette autre dimension, j’ai effectivement envie de profiter au maximum du temps qui m’a été donné ici.

– Ah, voilà un discours plein de bon sens. Allez mon Jean, prenez le rateau juste là et venez me donner un coup de main au potager.

 

IMG_1087On l’appelait Simon-les-nuages.

Il était lunatique et plutôt distrait, mais la véritable raison de ce surnom lui venait d’une fascination quasi obsessionnelle pour les nuages. On s’était habitué, à Sainte-Marthe-des-pas-perdus, à le trouver en position horizontale, couché dans les champs, sur un banc de parc ou n’importe où et observant le ciel pendant des heures.

Simon aimait regarder les nuages se former et se déformer et la rumeur voulait même qu’il entretienne un dialogue céleste, questionnant l’univers et interprétant les réponses par la forme et le mouvement des nuages.

C’était un original, un sage un peu fou et connu de tous pour ses extravagances.

Par une curiosité du destin alors qu’il était encore enfant, Simon hérita entièrement de la fortune d’un vieil oncle excentrique, ce qui le mit très tôt à l’abris du besoin. Il n’eut donc pas à gagner sa pitance comme la plupart des gens et il pu ainsi consacrer tout son temps à sa passion: observer les nuages. Il s’impatientait cependant lorsque pendant des jours et des jours, le ciel s’obstinait à demeurer d’un bleu immaculé. Aussi, après une de ces longues périodes de ciel dégagé, il prit la décision un peu folle de créer ses propres nuages.

Pour construire sa fabrique à nuages, il embaucha des chercheurs, des spécialistes, des techniciens, des gestionnaires et des opérateurs parce qu’un tel projet ne se réalise jamais seul. Il y consacra une importante part de sa fortune. Son directeur financier s’inquiétait d’ailleurs du modèle d’affaires atypique de l’entreprise sans objectif de profitabilité, sans revenus récurrents, mais avec des dépenses qui s’accumulaient et continuaient à rogner la fortune héritée du vieil oncle. Fatalement, un jour viendrait où Simon aurait épuisé son héritage et son directeur financier, en homme de chiffres et en conseiller avisé, voulait assurer la pérénité de l’organisation, mais Simon ne voyait aucun intérêt à ces discussions centrées sur les flux monétaires. Ce qui l’intéressait, c’était les nuages, uniquement les nuages. Ce fut donc pour lui un immense plaisir, après trois années de dur labeur, d’échecs et de recommencements, de mettre enfin la machine en marche et voir ses premiers nuages flotter paresseusement sur fond de ciel bleu. Il n’était donc plus à la merci des beaux jours prédits par Miss météo.

L’usine grouillait d’activité dès que le ciel s’annonçait dégagé. Les pompes se mettaient bruyamment en marche, tirant l’eau d’un puit profond, la réchauffant à haute température pour la transformer ensuite en vapeur que l’on mêlait à un savant mélange de crystaux et minéraux avant de libérer ce joyeux cocktail dans le ciel par une gigantesque cheminée qui dominait l’horizon. Ce mécanisme avait été élaboré par Célestin, son Directeur de Recherche qui s’était joint à lui avec enthousiasme dès le début du projet. Célestin était une source intarissable d’information sur les nuages. Il en avait d’ailleurs fait sa thèse de doctorat. Il connaissait tout, absolument tout sur les nuages et ses travaux avaient fortement contribués à l’élaboration de la machine à nuages. Simon aimait échanger avec Célestin, notamment pour leur passion commune.

Un après-midi, après un lunch un peu plus arrosé qu’à l’habitude, Célestin confia à Simon quelques souvenirs de son enfance dans ce petit village au nord du Tchad en bordure du Sahara.

– Là-bas, dit-il, l’eau est une ressource absolument rarissime. Quand, poussés par les vents, quelques timides nuages gris passaient au-dessus de notre village, nous sortions tous de nos cases, mes frères et soeurs, pour les observer, en priant le ciel pour qu’ils vident leur précieux contenu sur les champs rachitiques de notre père. Malheureusement ça ne se produisait qu’exceptionnellement. J’étais fasciné par cette capacité des nuages à susciter une joie immense et des rires quand ils arrosaient nos champs et j’aurais voulu connaître les mots justes pour qu’ils répondent toujours à mes prières. Évidemment, tout cela n’est pas aussi magique, mais quand on est enfant, tout nous semble possible. Et puis j’ai pu, grâce à l’aide humanitaire d’organisations chrétiennes, aller à l’école et en apprendre plus sur la nature en général. J’étais passionné par les sciences et comme j’étais assez doué, j’ai reçu par la suite différentes bourses qui m’ont permises de poursuivre des études supérieures et finalement compléter un doctorat en climatologie ici-même, à l’université de Montréal.

Après une pause, où il semblait regrouper ses idées, Célestin reprit.

– Au Tchad, certains l’ignorent, mais sous le désert du sahara se cache une immense réserve de millions et de millions de kilomètres cubes d’eau fossile. Malheureusement cette précieuse ressource est piégée dans le sol. La nappe aquifère nubienne, comme on l’appelle, est située à plusieurs centaines de mètres sous le sol du désert. Imaginez monsieur Simon, des dizaines de millions de mètres cube d’eau douce, juste là sous nos pieds, de quoi rendre le pays autonome, alors qu’en surface on peine à s’abreuver. D’autres pays, tel l’Arabie Saoudite ont réussi l’exploit dans les années 50 en forant un puit de plus d’un kilomètre de profondeur pour atteindre la nappe aquifère. Ce fut suffisant pour rendre le pays auto-suffisant en légumes, fruits, poulets, produits laitiers et même en faire l’exportation. La Lybie a aussi investi dans un projet titanesque de mer sous-terraine tirant son eau de la même source, mais au Tchad rien de tout cela n’a été entrepri faute de fonds. Je me suis dit que ce serait formidable de pouvoir extraire cette eau, la ramener en surface et la propulser dans le ciel avec une usine comme la vôtre, pour que les nuages, poussés par les vents la redistribue partout au pays. Ma terre natale reverdirait et le désert du Tchad ne serait plus cette terre aride que l’on connaît aujourd’hui. Mon peuple retrouverait sa fierté et sa pleine autonomie, libéré de cette dépendance que nous avons face à l’aide internationale.

– C’est un beau projet en effet, dit Simon et c’est tellement dommage de n’avoir qu’un ciel sans nuage. Pourquoi personne n’a-t-il réalisé ce projet?

– Oh, vous savez monsieur Simon, ces grands projets qui changent le destin d’un pays sont toujours problématiques, parce qu’ils altèrent fondamentalement les règles géopolitiques. Les bouleversements sociaux sont toujours périlleux et généralement les organismes internationaux et les puissants de ce monde cherchent à les contenir. Le Tchad a d’intéressantes ressources pétrolières, plus au sud, mais ces ressources ne sont pas exploitées au bénéfice du peuple. Les compagnies étrangères et quelques dirigeants s’enrichissent, mais le peuple n’en profite pas. Si la population n’avait pas à consacrer toute son énergie uniquement pour subsister et survivre de peine et de misère, je suis persuadé que l’on voudrait nationaliser ces ressources, mais cela nuirait grandement aux visées capitalistes de ces puissantes compagnies qui exploitent nos ressources pétrolières. Il y a, je crois, un intérêt financier à maintenir la population dans une certaine pauvreté parce qu’un estomac vide tient loin des préoccupations politiques.

– C’est là un jugement bien lourd de sens, répondit Simon après un moment de silence.

– Oui, je sais, dit Célestin. Je vous le dis à vous, mais je ne sais pas si j’aurais le courage de le dire haut et fort dans mon pays. Je pense qu’on me ferait taire.

– Vous savez quoi, Célestin, votre histoire m’intéresse. Laissez-moi y réfléchir.

Dans les jours qui suivirent, Simon disparu. Durant deux semaines entières, on s’inquiéta de ne le voir nulle part, même pas sur son banc au parc, puis il refit surface le matin du 16ième jour. Il fit le tour de l’usine comme si de rien n’était, saluant tous et chacun, puis convoqua Célestin dans son bureau. Ils discutèrent de façon animée pendant plus d’une heure, porte fermée avant que Célestin n’en ressorte, un grand sourire aux lèvres. Le projet était lancé.

Simon avait initié le plus grand projet de socio-financement jamais vu de l’histoire de ces plateformes numériques. L’objectif était d’amasser 1 milliard de dollars durant les 30 jours imposés pour atteindre la cible de socio-financement. C’était très ambitieux, mais la démesure du projet fit rapidement le tour des médias sociaux de sorte que plus de 300 millions de personnes de partout sur la planète versèrent cinq dollars chacun pour devenir actionnaire d’une titanesque usine qui serait construite au Tchad, aux portes du désert du Sahel. Ce usine à fabriquer des nuages visait à transformer en quelques années, la zone désertique du pays en une vallée verdoyante, comme l’avait rêvé Célestin. Une usine dix-huit fois plus grande que celle déjà construite et qui servirait de modèle. Elle puiserait son eau à même la nappe aquifère nubienne et serait alimentée en énergie par un immense champ de panneaux solaires servant à la rendre autonome. Les coûts d’entretien, un peu plus de 200 millions annuellement, seraient assumés par les actionnaires eux-même, mais ce qui, au final représenterait moins d’un dollar pour chacun d’entre eux. En contre-partie, au fur et à mesure que le pays reverdirait, on planterait 300 millions d’arbres, un par actionnaire et leur geolocalisation précise serait affichée de même que le nom de leur bienfaiteur sur GoogleEarth. Cette couverture verte auraient également pour fonction de retenir l’eau retombée des nuages et nourrir le sol. Ce projet à la fois colossal et excentrique, suscita un engouement immense, mais aussi de nombreuses levées de bouclier, comme l’avait prédit Célestin.

Des politiciens annoncèrent rapidement qu’ils redoutaient l’impact économique et géopolitique d’un tel projet qui leur paraissait largement improvisé. Les pays qui puisaient déjà l’eau de la nappe aquifère nubienne s’y opposèrent également. Des scientifiques s’inquiètèrent de l’impact de ces bouleversements à venir sur les vents, sur le climat, sur la faune locale. Le gouvernement Tchadien subit de fortes pressions d’organismes internationaux, de gouvernements étrangers et d’entreprises privées pour qu’ils bloquent ce projet par diverses lois internes, mais Simon avait prévu le coup en nommant Célestin comme porte-parole officiel et éventuel président de l’entreprise.

Célestin, d’origine Tchadienne etait un fils de cette région pauvre du pays. Il fut donc parfaitement  crédible en s’engageant officiellement et personnellement à ce que ce projet serve d’abord et avant tout le pays et sa population. La pression populaire et l’enthousiasme contagieux au Tchad, de même que la grande visibilité médiatique du projet eut un impact certain sur la décision du Président de la république d’y donner son aval. Il y voyait sans doute là une façon de s’en approprier le succès à des fins électoralistes, mais cela importait peu à Simon et Célestin. Malgré les embûches, l’usine fut donc construite en moins de deux années et Célestin prit la parole lors de l’inauguration:

– Chers amis, merci à vous tous. Merci d’avoir permis que se réalise un rêve d’enfant. Petit, je rêvais de contrôler les nuages pour qu’ils arrosent les champs de mon père. Ce rêve est aujourd’hui devenu réalité, non seulement pour les champs de mon père, mais aussi pour tous les vôtres et ceux de nos frères jusqu’aux confins de l’horizon. Nos récoltes seront plus abondantes, nos vaches et nos chèvres seront mieux nourries et nos puits seront bien remplis. A travers cette eau qui dormait sous nos pieds, nous reverdirons le pays. Ce qui paraissait un rêve d’enfant irréaliste s’est transformé peu à peu en un projet concret parce que j’y ai cru, parce que l’on y a tous cru. Parfois, on a de ces rêves qui persistent en nous sans que l’on sache comment les réaliser, mais en gardant obstinément les yeux sur l’horizon, on finit toujours par tracer son chemin. Je vous invite, mes amis, à rêver des projets les plus fous et surtout à y croire avec conviction. Consacrez-y vos pensées et votre énergie, car vous semerez ainsi dans l’univers ces graines porteuses de rêve qui voyageront comme le font les nuages et qui, par le hasard des destins, trouvont un jour le terreau fertile pour y croître.

piedsJ’aime marcher pieds nus. J’éprouve un agréable sentiment de liberté quand j’enlève mes chaussures et surtout mes chaussettes, parce que c’est un signe que je me donne alors du temps juste pour soi.

Dans les zones urbaines des villes occidentales, il est assez rare de voir des gens se promener pieds nus, sauf s’ils sont dans un parc ou au bord d’une piscine municipale. Au travail, dans les commerces, le métro, l’autobus, sur les trottoirs, on est toujours surpris de voir une personne pieds nus.

Iriez-vous à l’épicerie pieds nus? Bon, moi non plus. Je pense que je me sentirais jugé. C’est curieusement une règle non-écrite que la plupart des gens respectent, comme si marcher pieds nus dans une épicerie est sale ou impoli et pourtant, à l’inverse, dans certaines partie du monde, ne pas retirer ses chaussures à l’entrée d’un temple est un signe flagrant d’impolitesse.

Aujourd’hui, je marche pieds nus.

Chez moi en tous cas.